On définit la contrafactualité comme la caractéristique d’un effet sans cause effective. Elle apparaît par exemple lorsqu’un système physique réagit d’une certaine façon spécifique au simple fait qu’un type d’événement est réellement possible alors qu’il ne se réalise pas de façon effective. Ce concept sert à définir certaines caractéristiques de la mécanique quantique. Cependant la notion de contrafactualité est plus générale et peut être vue comme désignant un aspect essentiel de la conscience. Commençons par une description de la contrafactualité en tant qu’aspect de la conscience et, par la suite, nous verrons le lien exact à faire entre une telle notion et les caractéristiques d’un système quantique. 

            Être conscient consiste non seulement à être conscient de quelque chose qui s’est passé ou qui se passe effectivement, mais en outre, et surtout, à être conscient de certaines choses qui auraient pu ou pourraient effectivement advenir même si elles ne le font pas. La conscience suppose son seulement une mémoire et une faculté d’enregistrement d’informations, mais aussi et surtout une certaine capacité de prévoir ou d’entrevoir des événements possibles. Or, le simple fait d’être conscient que quelque chose peut effectivement se produire constitue un facteur important pour la compréhension et pour d’éventuelles décisions. Une décision consciente peut être vue comme un effet sans cause effective puisqu’elle est prise en tenant compte de ce qui est possible. Par exemple, un individu conscient du résultat obtenu au lancer d’un dé doit aussi nécessairement être conscient que d’autres résultats étaient possibles, sans quoi il ne comprendrait pas le jeu, il ne comprendrait pas ce qui fait qu’il gagne ou perd. Sans la notion de contrafactualité l’idée même de jeu prévoyant un gagnant et un perdant perd toute signification. 

            L’effet contrafactuel en mécanique quantique dépend d’une propriété spéciale de cette théorie et va de pair avec le concept d’onde de probabilité. Le phénomène de la contrafactualité peut être illustré au moyen de certaines expériences typiques, comme celle des trous de Young ou celle d’Elitzur-Veidman1. Ainsi, dans l’expérience des trous de Young, l’existence d’un second trou produit un effet d’interférence qui ne se produirait pas s’il n’y avait qu’un seul trou. Ce caractère de la mécanique quantique apparaît comme troublant particulièrement lorsqu’on l’envisage dans le cas où un seul électron passe par les deux fentes. En fait, la situation donne en quelque sorte l’impression que le système produit un effet conscient, comme s’il savait qu’un deuxième trou existe. Certes, les scientifiques n’en concluent rien de tel, mais ce type d’effet a suggéré à certains auteurs que la mécanique quantique peut servir de base à une explication physique de la conscience2. Nous donnons ici raison à ces scientifiques tout en précisant que la contrafactualité ne suffit pas à expliquer adéquatement ce qu’est la conscience. 

            Précisément, toute conscience va de pair avec les cinq catégories physico-cognitives. Elle implique nécessairement un sens a) du moment présent, b) d’un futur (potentiel réel), c) du trajet passé (le trajet effectif, composé de moments passés effectifs ou non), d) de certains moments passés (effectifs) et e) de tous les événements potentiels passés qui auraient pu être effectifs mais ne le seront jamais3. La contrafactualité quantique signifie que les événements potentiels passés, c’est-à-dire ceux de la cinquième catégorie, demeurent liés de façon physico-mathématique aux événements des autres catégories. D’un point de vue ontologique, cela signifie que les événements de la cinquième catégorie demeurent d’une certaine façon réels puisqu’ils influent sur les événements effectifs4. Nous pouvons conclure que l’existence des cinq catégories physico-cognitives, donc du graphe du potentiel réel, est ce qui rend formellement possible l’existence du phénomène de la contrafactualité et, également, de la conscience dans l’Univers.

1 A.C. Elitzur et L. Vaidman, « Quantum mechanical interaction-free measurement », Foundations of Physics 23, 1993, p. 987-997. Roger Penrose décrit dans le détail la contrafactualité dans ces deux types d’expérience. Cf. Roger Penrose, Les ombres de l’esprit. À la recherche d’une science de la conscience, op. cit., p. 256. 1

2 C’est le cas par exemple de Henry Margenau et John C. Eccles. Voir la note 11. 2

3 Voir la section 3.6. 3

4 La contrafactualité peut ainsi être vue comme une forme d’inséparabilité applicable au graphe du potentiel réel dans son ensemble. Il s’agit d’une généralisation formelle de l’inséparabilité quantique au sens habituel. 4