L’utilisation du concept de potentiel réel ici permet d’établir un lien formel qui est en même temps un lien profond entre les sciences cognitives et la physique quantique. Même si le principe de réduction du potentiel réel se trouve être une généralisation de ce que les physiciens appellent « le principe de réduction du paquet d’onde », les connaissances mathématiques qui sont d’ordinaires requises à l’application et à la compréhension de la théorie quantique ne sont pas requises ici. Nous ne nous servirons que de graphes mathématiques simples. Les plus grandes difficultés se situent plutôt dans le nouveau type de conceptualisation. 

            Certains auteurs ont déjà remarqué que les phénomènes généraux de la conscience présentent certains points en commun avec les systèmes tels qu’ils sont décrits par la mécanique quantique. L’action de l’esprit sur la matière, a-t-on souligné par exemple, diffère des actions décrites par la physique dans le sens que ce type d’action se fait sans dépense d’énergie. Or, d’après la mécanique quantique, la réduction du paquet d’onde s’effectue sans dépense d’énergie décelable. 

  Similitudes constatées entre la conscience et un processus quantique 

            Le philosophe des sciences Henry Margenau a constaté que « certains champs, tels que le champ de probabilité en mécanique quantique, ne portent ni énergie ni matière […]. Dans les systèmes physiques très complexes tels que le cerveau, les neurones, les organes des sens, dont les composants sont assez petits […], l’organe matériel est dans un état indéterminé qui le laisse accessible à un grand nombre de changements possibles dont chacun possède une probabilité assignable […]. On peut considérer l’esprit comme un champ au sens que revêt ce mot en physique. Mais, en tant que champ non matériel, ce avec quoi il présente l’analogie la plus proche, c’est peut-être un champ de probabilité1 ».  

            L’approche présentée ici nous permet de préciser et de compléter cette perspective de Margenau sur les rapports entre l’esprit et la matière. Le modèle du graphe fait voir que l’esprit est aussi bien décrit par la réduction du potentiel réel que par l’onde de probabilité. C’est tout naturel puisqu’il s’agit là de deux modalités indissociables de tout système réel. En d’autres termes, l’esprit ou, plus précisément, la conscience peut aussi bien se présenter de façon effective que de façon potentielle.

1 Henry Margenau, The Miracle of Existence, Woodbridge (Connecticut), 1984, p. 22 (cité par John C. Eccles dans son livre Évolution du cerveau et création de la conscience. À la recherche de la vraie nature de l’homme (Evolution of the Brain : Creation of the Self, New York, Routledge, 1989 ; traduction de Jean-Mathieu Lucéroni avec la participation de E. Motzkin, Paris, Fayard, 1992, p. 252). Pour sa part, John C. Eccles (prix Nobel de médecine pour ses travaux en neurologie) déclare que le champ quantique peut,  « dans un micro-site, causer une action qui a des effets […]. Plus spécifiquement, nous proposons d’admettre que la concentration mentale qu’accompagne une intention, ou une pensée méthodique, peut produire des événements neuraux par l’intermédiaire d’un processus qui est analogue aux champs de probabilité de la mécanique quantique » (ibid.).  Comme d’autres auteurs avant lui, Eccles tente d’utiliser la théorie quantique afin de redonner une certaine légitimité à l’idée de libre arbitre. En général, toutefois, ce type de tentative est discrédité par la plupart des scientifiques et des philosophes des sciences. 1