Voici d’abord un exemple du type d’éclaircissement dont est capable la psychologie actuelle d’après la théorie computationnelle de l’esprit, laquelle décrit l’activité cérébrale par analogie avec celle d’un ordinateur. 

La représentation matérielle des états mentaux d’après la théorie computationnelle de l’esprit             

          Selon la théorie computationnelle de l’esprit, les croyances et les désirs sont des informations dont l’expression est à la fois matérielle et symbolique, et se situe au niveau d’objets tels que le silicium dans l’ordinateur ou les neurones du cerveau. Steven Pinker nous donne une idée de la façon dont on comprend l’activité de la pensée d’après ce type d’approche : « Si les fragments de matière qui constituent un symbole sont agencés exactement comme il convient pour rencontrer ceux qui en constituent un autre, les symboles correspondant à une croyance peuvent en faire apparaître de nouveaux correspondant à une autre croyance qui lui est liée logiquement […], etc. ». La psychologie est ainsi « l’analyse des logiciels mentaux ». Le cerveau peut utiliser des milliers de milliards de connexions. Un ordinateur en utilise bien moins1.  

          Cette brève description est éclairante sur un point. On peut constater que Pinker dépeint la base matérielle de la pensée comme un ensemble de potentialités («… les symboles correspondant à une croyance, écrit-il, peuvent en faire apparaître de nouveaux… »). Ces potentialités peuvent être considérées comme une approximation de ce qui a été appelé ici les « possibilités réelles ». Comme nous l’avons vu, celles-ci sont décrites par un graphe arborescent dont les trajets sont pondérés par des probabilités, conformément à la loi de base (l’équation du mouvement de la mécanique quantique). Cet expert en sciences cognitives se trouve ainsi à omettre certains points.  

          Tout d’abord, il décrit certains éléments matériels comme des symboles, ce qui est approprié au type d’approche (la théorie computationnelle), mais non au déterminisme en droit. Les éléments réels de matière doivent être décrits comme des ondes ou des particules, en fait une sorte de mélange des deux qu’on peut appeler des quantons. Les « symboles » dont parle Pinker sont en fait, au mieux, des façons de décrire partiellement les conditions initiales du système concerné. 

         Ensuite, Pinker parle d’un enchaînement logique au niveau de la base matérielle. Ce n’est pas plus conforme à la façon dont les lois de base décrivent la nature, excepté de façon approximative. Comme à la base il n’y a pas de symboles, il n’y a pas non plus d’enchaînement logique au sens où l’entend Pinker. En revanche, il y a une structure mathématique cohérente — le graphe arborescent global — qui décrit toutes les probabilités réelles à chaque instant. Enfin et surtout, cet auteur ne mentionne pas que l’activité effective de la pensée devrait, toujours à la base être décrite par un trajet effectif dans le graphe et non en termes de potentialités. Une telle omission — nous le verrons plus loin — est la principale raison pour laquelle les cognitivistes se heurtent encore à des énigmes et des paradoxes lorsqu’il s’agit d’expliquer la conscience sur une base matérielle. Les omissions de Steven Pinker sont normales. Comme d’ailleurs tous ses collègues chercheurs, il sait qu’un problème de fond se pose encore à ce sujet. Il s’agit du problème du contenu mental, qui est désigné aussi sous le nom de problème de l’intentionnalité. Dans les termes de Daniel Dennett, ce problème peut s’énoncer ainsi2 : 

« Comment un état particulier ou événement dans le cerveau peut-il représenter un trait du monde plutôt qu’un autre ? Et quel que soit ce qui fait qu’un trait du cerveau représente ce qu’il représente ce qu’il représente, comment vient-il à représenter ce qu’il représente ? » 

        Selon Dennett, certains éléments du système de représentation sont donnés de façon innée et d’autres sont tels que nous devons les développer nous-mêmes3. Cette façon de s’exprimer est normale, mais elle peut donner lieu à des méprises. Nous pouvons le constater en examinant la réfutation rapide que Dennett a cru devoir effectuer d’une thèse un peu surprenante de Jerry Fodor selon laquelle tous les concepts que nous pouvons avoir sont donnés de façon innée4. Malgré ce qu’on pourrait croire à première vue, cette thèse de Fodor n’équivaut pas à reconnaître l’existence du potentiel réel de l’individu. 

La différence entre les potentiels intrinsèque, réel et effectif

          Fodor croit que les concepts qu’un individu peut penser sont tous innés, mais qu’ils doivent être rendus accessibles par des expériences particulières d’apprentissage. Ainsi, toujours selon lui, Aristote avait le concept d’un avion quelque part dans son cerveau. Pour sa part, Dennett trouve une telle thèse ridicule. Comme il sait qu’elle a déjà été tournée en ridicule par d’autres, il reprend la défense que Fodor a cru bon d’en faire et la retourne contre lui. Dennett explique ainsi sa position. « À ceux qui éclatent de rire en entendant formuler cette idée, écrit-il, Fodor répond que les immunologues se gaussaient de l’idée que les gens — Aristote, par exemple — sont nés avec des millions d’anticorps différents, y compris des anticorps spécifiques à des composés qui ne sont apparus dans la nature qu’au XXe siècle, mais ils ne se gaussent plus aujourd’hui : ce fait est établi ». Dennett poursuit : « Le problème, avec cette théorie, quand on l’applique à la fois à l’immunologie et à la psychologie, est que ses versions radicales sont de toute évidence fausses et que ses versions plus modérées sont indistinguables de la thèse opposée. Il y a bien une réaction combinatoire dans le système immunitaire — toute réponse innée n’est pas une correspondance biunivoque entre des types simples d’anticorps préexistant ; de manière analogue, il se peut qu’Aristote ait eu un concept inné d’avion, mais avait-il aussi un concept inné de gros jumbo-jet ? […] Quand on distingue ces questions, dans les deux cas, il se trouve qu’il y a quelque chose comme un apprentissage […]5 ».

         Malgré cette mise au point de Dennett, il persiste une confusion importante. Celui-ci parle d’apprentissage sans préciser ce qu’il entend par ce mot. S’il s’agit d’un apprentissage individuel au sens courant, un problème évident se présente. Aristote ne pouvait pas, à son époque, apprendre le concept de « gros jumbo-jet », pour reprendre l’exemple de Dennett. Il ne faut pas seulement un « apprentissage », mais également tout l’environnement socio-historique qui va avec lui, précédé éventuellement d’une évolution humaine plus ou moins longue. Par ailleurs, il est vraisemblable que ce que voulait dire Fodor était que le cerveau d’Aristote avait tout ce qu’il fallait pour être en mesure de saisir ce concept, si on le lui avait expliqué. Cette condition signifie qu’Aristote en avait le potentiel intrinsèque, mais elle ne signifie pas qu’il en avait le potentiel réel.

Potentiel intrinsèque et potentiel réel

          Le potentiel intrinsèque dépend des caractéristiques du système envisagé, alors que le potentiel réel dépend à la fois des caractéristiques du système et des conditions initiales. C’est pourquoi on peut dire qu’Aristote, comme tous les humains, avait le potentiel intrinsèque de concevoir le concept d’avion. Toutefois, pour en avoir individuellement le potentiel réel, il lui aurait fallu exister dans un monde suffisamment évolué sur le plan industriel et technologique, dans lequel l’avion existait déjà ou, du moins, pouvait être effectivement inventé.

          Le concept d’avion n’était sûrement pas une catégorie innée au sens que Dennett, parmi d’autres, lui donne. Celui-ci s’enferme donc dans un faux dilemme : catégorie innée ou catégorie apprise. Il faut ajouter au moins trois autres possibilités, qui sont le potentiel intrinsèque, le potentiel réel non effectif et le potentiel effectif.

          Aristote n’avait sûrement pas le potentiel effectif de concevoir un avion. À son époque (le IVe siècle av. J.-C.), il aurait fallu être plus que visionnaire pour le concevoir. En outre, la physique aristotélicienne ne permettait pas à ce type d’objet d’exister puisqu’elle prévoyait que les objets lourds devaient tomber. Par ailleurs, Aristote lui-même n’avait sans doute pas davantage le potentiel réel de concevoir ce type d’objet. Toutefois, ce serait pratiquement impossible de le démontrer. Il faudrait supposer qu’un changement réellement possible dans son environnement contemporain eût été susceptible de le lui faire concevoir. Il est difficile de voir comment. 

         Le désaccord entre Fodor et Dennett peut donc être réglé. Fodor n’avait pas raison d’affirmer que les concepts étaient innés s’il voulait dire qu’on en avait la capacité effective dans le cours de sa vie. Cependant on peut lui donner raison si, comme cela est le plus vraisemblable, Fodor pensait plutôt en termes de capacité intrinsèque.

          Daniel Dennett affirme que certains éléments sont innés et d’autres acquis (« nous devons en développer d’autres nous-mêmes »). D’après le modèle du graphe, les éléments innés sont des éléments du potentiel réel qui deviennent normalement ou assez facilement effectifs au cours de la vie de l’individu dans un environnement normal ou ordinaire (dans un cadre socio-historique donné, s’il s’agit d’un humain). Quant aux éléments acquis, ils sont également inclus dans le potentiel réel (de cet humain ou même de la biosphère), mais ils ne se développent de façon effective au cours de la vie de l’individu concerné que si certaines conditions (notamment éducatives ou formatives) sont réunies dans l’environnement existant.

  L’expression de potentialités dans les concepts 

          Lorsque je dis : « je vois une pomme », je me trouve à exprimer ma conscience doublement réflexive du potentiel du système composé de moi-même et de l’objet. Car le concept de pomme contient sa comestibilité, c’est-à-dire la possibilité de la manger et de s’en nourrir. De plus, j’exprime l’idée que cette pomme est réelle, qu’elle existe bien indépendamment de ma pensée. L’énonciation d’un concept s’accompagne souvent d’une application implicite du principe de réalité. Il en va de même pour la plupart des concepts. Ils expriment toujours un potentiel intrinsèque, souvent un potentiel réel et parfois un potentiel effectif. La conscience animale comporte déjà une telle capacité de « percevoir » des potentialités de ces trois types, mais de façon habituellement stéréotypée. L’être humain, pour sa part, découvre constamment dans le monde environnant et en lui-même des nouvelles potentialités intrinsèques ou effectives. Cependant un grand nombre de potentialités réelles lui échappent et la plupart d’entre elles lui échappent complètement. Les trois types de potentialités — intrinsèques, réelles et effectives — réfèrent à un sous-bassement matériel qui suppose l’existence d’un potentiel réel global, lequel devient progressivement effectif dans le cours de l’évolution à partir de conditions initiales.

         On considère que l’esprit « produit » des concepts parce que les productions individuelles sont inscrites de façon consistante avec ce que le graphe du potentiel prévoit. L’action de produire consiste dans le passage à l’effectivité du potentiel réel. Les concepts peuvent donc être pensés de façon consistante comme étant à la fois des produits de l’esprit et des propriétés de systèmes matériels. Admettons que cette façon de « produire » ne paraît pas d’emblée compatible avec l’idée de liberté humaine. Nous reviendrons sur ce point, notamment à la section 7.9.

 

1 Steven Pinker, Comment fonctionne l’esprit, Paris, Odile Jacob, 2005, p. 33-34. Pinker est un chercheur représentatif de l’état actuel des sciences cognitives. 1

2 Daniel Dennett, La conscience expliquée, (traduction de Pascal Engel), Paris, Odile Jacob, 1993, p. 242, voir aussi la note 8, p. 282 (les italiques sont de Dennett). 2

3 Ibid., p. 242. 3

4 Jerry Fodor a exposé cette thèse dans son livre The Language of Thought (Scranton, Pennsylvanie, Crowell (éd.), 1975). 4

5 D. Dennett, ibid., note 9, p. 282-283. 5