Le modèle du potentiel réel (ou modèle du graphe) est différent des modèles existants dans les sciences cognitives. Comme le potentiel réel est défini d’après les lois de base de la nature, il semble à première vue s’inscrire dans la démarche bottom-up (à partir d’éléments constituants), voire extreme-bottom-up (à partir des éléments constituants les plus simples, c’est-à-dire les particules élémentaires). Ce n’est cependant pas aussi facile à régler. Nous avons établi (section 3.7.7) que le principe de réduction du potentiel réel peut aussi bien s’appliquer à un être humain en tant qu’être conscient. Pour ce faire, il suffit de  regrouper le nombre approprié de sommets du graphe. L’existence d’êtres conscients et créatifs dans cet Univers signifie en effet qu’il existe un potentiel réel qui peut être représenté par un graphe arborescent, les événements de conscience pouvant ainsi être décrits par certaines réductions du potentiel réel. En outre, cela signifie que l’Univers lui-même comporte nécessairement un potentiel réel, notamment le potentiel réel d’être représenté par des êtres conscients. 

            Les lois de base (incluant les lois de la mécanique quantique) concernent d’abord les constituants physiques élémentaires. Étant donné leur caractère en droit universel, elles concernent néanmoins de façon légitime toute la réalité, quel que soit le niveau de complexité auquel on l’envisage. En ce sens, les états mentaux, incluant les idées, les croyances, les représentations, etc., en relèvent nécessairement1.  

            Contrairement à la façon dont les interprètent ordinairement les matérialistes (ou les physicalistes, les béhavioristes, etc.), cela ne signifie pas qu’il faille logiquement voir les états mentaux ou la conscience comme de simples illusions. Les raisons en sont de deux types. D’une part, du point de vue du déterminisme en droit, tous les objets considérés dans les sciences physiques, biologiques et les sciences cognitives sont des approximations plus ou moins fidèles ou plus ou moins grossières. Ainsi prétendre expliquer l’essentiel des capacités noétiques réelles de l’humain à certains objets tels que les gènes, les rapports de force économiques ou certains types de rapports sociaux apparaît comme très réducteur. D’autre part, dans la théorie des graphes arborescents, le théorème de regroupement permet de considérer que, moyennant certaines conditions, les objets réels sont tous descriptibles par la théorie du potentiel réel. Nous verrons comment cela permet d’interpréter la conscience comme quelque chose de très réel. 

            Les idées, les croyances et les représentations mentales ne peuvent en fait être décrites telles quelles à partir des lois physiques en général ni, a fortiori, à partir des lois de base. Mais il en va de même des cellules vivantes ou des gènes et même de l’ADN ou, en général, des molécules ou des atomes plus complexes que l’atome d’hydrogène. On peut néanmoins réussir à les décrire de façon conforme à la démarche scientifique. Il suffit pour cela qu’on admette qu’il s’agira d’approximations qui peuvent être acceptables compte tenu de la précision des mesures ou des observations. Si, donc, le physicien peut étudier les atomes lourds et les molécules, si le biologiste peut se baser sur la biologie moléculaire, alors pourquoi le psychologue ne pourrait-il pas étudier des états psychiques et des états mentaux ? En fait, il le fait sans nécessairement se sentir a priori fautif. 

            Le théorème de regroupement permet, de façon cohérente, de considérer des objets de différentes échelles de grandeur. Il s’agit d’approximations en autant que seul le système global de l’Univers est en droit descriptible de façon exacte par les lois de base. Certes il n’est pas question de tenter d’appliquer l’équation de Schrödinger directement aux mouvements d’un être humain. Toutefois, si le modèle du graphe s’applique exactement au seul système Univers, il est une aussi bonne approximation pour décrire un grand système posé comme isolé que pour décrire un électron également posé comme isolé des autres électrons. Il faut préciser que cette description se limite à l’évolution du potentiel réel résiduel et aux catégories physico-cognitives. C’est la contrainte à laquelle nous devons nous plier ici. Nous pouvons, dans ce cadre théorique, décrire aussi bien une conscience humaine individuelle qu’un quelconque autre système réel. Certes nous ne pourrons pas pour autant traiter la conscience humaine comme si elle possédait une essence propre. Il conviendra même de l’envisager comme une entité matérielle parmi d’autres avec, cependant, une différence importante quant au contenu du potentiel réel. Les potentialités réelles d’un humain vont sûrement bien au-delà de celles d’une particule élémentaire ou même de celles d’un quelconque corps physique (au sens de corps étudié par la seule physique). 

1 Plus précisément, encore une fois (comme dans le chapitre 4 à propos du potentiel réel de la biosphère), cette situation découle du droit scientifique actuel tel qu’extrapolé afin d’assurer une cohérence à la recherche scientifique. Voir la section 1.2, note 6. 1