Que signifie l’expression « être conscient » et, plus particulièrement, l’expression « prendre conscience de quelque chose »? C’est la question centrale que nous examinerons dans ce chapitre. Il s’agit en fait d’un problème auquel se sont attaqués les chercheurs en sciences cognitives et, plus particulièrement, en philosophie de l’esprit1. Certaines questions connexes seront abordées également dans ce chapitre, telles que celles sur l’existence d’entités mentales, sur la façon scientifiquement légitime dont il faut comprendre les rapports entre l’esprit et la matière, ou entre la pensée et le cerveau. La question de la liberté sera également envisagée. D’importants éléments de réponse seront apportés qui découleront de l’approche adisciplinaire du potentiel réel. 

            Il ne faut pas confondre la question de la conscience avec celles qui concerne l’activité de l’esprit (ou activité mentale), celle-ci étant à la fois plus large et plutôt impliquée par l’étude des fonctions de l’esprit telles que la mémoire ou la cognition. Dans tous ces domaines, on cherche encore des méthodes, aucune n’étant entièrement satisfaisante, surtout lorsqu’il s’agit expressément de comprendre ce qu’est la conscience comme telle.  

            La question de la conscience en est une à part. On n’a pas encore trouvé le début d’une méthode qui permettrait d’avancer de façon satisfaisante. Les chercheurs en ont d’abord nié l’existence, d’autres ont nié sa pertinence. Certains croient que le problème de fond posé par la conscience devra d’abord être résolu en physique. Par exemple, selon Roger Penrose, il faudra d’abord arriver à comprendre le problème de la mesure en mécanique quantique, c’est-à-dire le problème posé par le fait que les systèmes physiques se conforment à deux principes d’évolution qui se contredisent formellement, l’un des deux impliquant directement, semble-t-il, la conscience de l’observateur2. Il apparaîtra ici que ce chercheur a raison sur un point et tort sur un autre. Il a raison de  croire que le problème de la conscience doit être envisagé d’après la mécanique quantique, mais il a tort de croire, comme il le laisse entendre, que le problème relèverait de la physique plutôt que des sciences cognitives. Il s’agirait en fait d’un problème qui concerne l’ensemble de la science sans avoir nécessairement à spécifier une discipline en particulier. 

  Remarque concernant la méthode adisciplinaire  

            Il nous faudra considérer conjointement ces champs disciplinaires, ce qui représente l’une des plus grandes difficultés de notre entreprise de clarification sur le plan pratique. En effet, d’une part, les lecteurs plutôt versés en sciences cognitives devront accepter d’impliquer de façon essentielle certaines des bases de la mécanique quantique et, d’autre part, ceux qui sont versés d’abord en physique devront faire l’effort de considérer certains des concepts développés dans les sciences cognitives et, plus spécialement, dans la philosophie de l’esprit. Dans le contexte actuel, l’examen critique des concepts de base de deux champs disciplinaires aussi éloignés l’un de l’autre pose évidemment de sérieux problèmes d’adaptation. En particulier, l’utilisation courante de mathématiques par les spécialistes de la mécanique quantique rend la tâche ardue pour les profanes en la matière. Et, d’autre part, il leur est très difficile pour les physiciens d’admettre qu’ils pourraient avancer dans la compréhension de leur objet d’étude en recourrant à des concepts issus de la psychologie ou de la philosophie. Tel semble être le prix à payer si on veut réellement avancer dans la compréhension des questions qui concernent la réalité, qu’il s’agisse de la réalité de la matière ou de la réalité cognitive de l’esprit. 

            Nous présenterons ici les fondements d’une théorie de la conscience qui pourra s’appliquer aussi bien dans les sciences cognitives qu’en physique. Cette théorie, qui va de pair avec la théorie du potentiel, devra en principe relever de toutes les sciences et d’aucune en particulier.  

            Dans les sciences cognitives, la conscience a été d’abord étudiée en tant qu’ensemble de fonctions psychiques (représentations, stratégies mentales, etc.) et en tant qu’ensemble d’« états mentaux » (vigilance, conscience-attention, etc.)3. Le mot conscience est très ambigu. Il peut aussi bien désigner une activité de la pensée qu’exprimer une prise de conscience ou de connaissance ; il peut aussi désigner une forme de conscientisation, au sens éthique, ou une sensibilité quant à des affects, des idées, ou encore un simple sentiment d’être ; ce peut être un sentiment d’être conscient en général, d’être conscient de soi-même, de sa réalité ou de la réalité environnante ou englobante, ou d’être conscient de quelque chose en particulier.  

            Nous tenterons d’identifier la réalité profonde de la conscience, ce qui crée précisément le cœur du problème dans cette notion. Il ne s’agit pas de la conscience en tant qu’accès à l’information. Cet aspect de la conscience ne pose pas comme tel de problème d’un type aussi profond aux chercheurs. Si, par ailleurs, on considère la conscience comme sensibilité, c’est ambigu. Il faut préciser. La capacité de sentir ou de percevoir n’est, comme l’accès à l’information, qu’une fonction particulière de la conscience. Elle ne concerne qu’indirectement la réalité de la conscience en tant que telle. Si on en retranche les aspects fonctionnels de la conscience, que reste-t-il ? Il y a quelque chose de commun entre prendre conscience d’une donnée numérique, prendre conscience de la chaleur, prendre conscience d’une douleur et prendre conscience d’une présence. Et, en outre, ce quelque chose de commun se retrouve dans ce dont je parle lorsque je parle de ce dont je suis conscient et dans ce dont quelqu’un d’autre parle lorsqu’il parle de ce dont il est conscient. De quoi s’agit-il ? Il y a là un problème sémantique, un problème épistémologique et un problème ontologique. Et c’est en même temps un problème méthodologique et un problème scientifique en général. Il concerne la psychologie et, plus généralement, les sciences cognitives, mais il concerne — ou devrait concerner — également la physique, de même que toute la science en tant que recherche de compréhension du réel. 

            La catégorisation de ces diverses significations de la conscience peut être faite de bien des façons. Ici, nous allons séparer en deux catégories de base tous ces sens possibles. D’une part, il y aura les fonctions ou états liés à la conscience fonctionnelle et, d’autre part, les événements de conscience effective.  

Conscience fonctionnelle : La conscience fonctionnelle s’identifie, par définition, au potentiel réel d’états d’un être conscient envisagé comme un système réel.

Conscience effective : La conscience effective est, par définition, l’événement effectif de la prise de conscience de quelque chose, indépendamment du contenu de la conscience. 

            Les concepts de potentiel réel et d’événement effectif ont été définis et expliqués notamment dans les chapitres 1 et 3, et notamment dans les sections 1.6, 3.4 et 3.7.7

            Il découle des deux définitions ci-dessus que la conscience fonctionnelle peut être représentée par un graphe arborescent décrivant toutes les possibilités réelles d’un certain système, qu’on peut identifier au système cérébral d’un individu. De même, la conscience effective est décrite par une série de sommets de ce graphe correspondant à un trajet effectif. Chacun de ces sommets décrit un événement effectif. Comme il s’agit du graphe du potentiel réel d’un système cérébral, ces événements peuvent être interprétés comme des événements de conscience situés dans le temps réel (ou temps physico-cognitif). Chacun des événements de conscience effective peut être dès lors interprété comme une réduction du potentiel réel associable au système cérébral.  

            La conscience effective peut être décrite, de façon ambiguë, comme un simple sentiment d’être, qui peut être le sentiment d’être conscient en général, d’être conscient de soi-même ou d’être conscient de la réalité en général, ou encore d’être conscient de quelque chose en particulier. Dans ce vocabulaire courant, l’ambiguïté provient de l’absence de terme permettant de faire exactement la distinction entre ce qui est réellement potentiel et ce qui est effectif. Nous tenterons de montrer que les difficultés liées à l’étude de la conscience sont entièrement attribuables au fait que l’on n’a pas pu conceptualiser de façon objectivement claire et formelle la différence entre la conscience fonctionnelle et la conscience effective. De même, en mécanique quantique, les difficultés reliées à la dualité des types fondamentaux d’évolution sont entièrement attribuables à la même confusion. 

            Toutes les fonctions reconnues de la conscience sont rattachables à la conscience fonctionnelle parce que toute fonction d’un système réel équivaut à la description de certaines des potentialités réelles de ce système. En outre, les états qui peuvent être décrits par l’observation d’attitudes, de comportements ou d’activités cérébrales sont également attribuables à la conscience fonctionnelle. La raison en est que l’état qu’il est pertinent de considérer dans la recherche scientifique est un état descriptible au moyen d’observations objectives, c’est-à-dire conformes aux normes scientifiques. L’état pertinent équivaut à une potentialité réelle du système observé parce qu’il peut réellement être observé d’une façon scientifique. Même si cela demeure en général implicite, toute potentialité d’observation doit être en droit compatible avec les lois de base de la science (envisagée de façon globale, c’est-à-dire adisciplinaire). D’un point de vue formel, toute fonction ou tout état pertinent à l’étude scientifique peuvent toujours être décrits au moyen d’un graphe arborescent. Pour être décrits de façon complète, ils doivent être considérés comme des possibilités réelles d’observations. 

  Conscience fonctionnelle et conscience effective en physique 

            Les physiciens ont appris qu’il y a deux façons très différente de décrire ce qui est réel. Ils le décrivent comme deux aspects distincts d’un même objet. Ainsi, diront-ils volontiers, un électron peut aussi bien être décrit comme une onde que comme une particule. Ce qu’ils veulent dire est que, dans certaines expériences types, une particule peut être décrite selon deux démarches théoriques. D’après l’équation de base, on peut calculer les probabilités de présence de l’objet à différents moments et à différents endroits de l’espace. Et, d’après le principe de réduction du vecteur d’état, on peut observer effectivement l’objet au moyen d’un dispositif approprié (une trace d’impact sur un écran, par exemple). D’un point de vue physico-mathématique, on considère l’objet physique d’après une équation qui permet de calculer la probabilité de présence de l’objet. Et, d’un point de vue qui envisage directement l’observation concrète, on le considère d’après une donnée effectivement obtenue. Les physiciens ont vérifié, avec un haut degré d’exactitude, que les données effectives, en fonction des différents endroits de l’espace, correspondent bien aux probabilités de présence. 

            Depuis les débuts de l’élaboration de la mécanique quantique dans les premières décennies du XXe siècle, les physiciens se servent implicitement de la distinction qui est faite ci-dessus entre la conscience fonctionnelle et la conscience effective. La conscience fonctionnelle est pour eux la conscience du physicien qui envisage l’objet physique comme une onde de probabilité (ou, plus généralement, un paquet d’onde de probabilité) et la conscience effective est celle du physicien qui, effectivement, observe l’objet et recueille la donnée effective de sa présence. Ce que le physicien appelle « onde de probabilité de présence » est en fait un potentiel d’observations réellement possibles.  

            La distinction entre les deux types de conscience n’a pas été clairement reconnue dans d’autres domaines scientifiques. Ainsi le behaviorisme a exclu la conscience de son champ d’étude parce qu’aucun événement effectif de conscience ne peut être décrit comme un comportement observable. Le béhavioriste ne considère en quelque sorte que des systèmes réels dont les potentialités réelles peuvent être décrits par des graphes arborescents. Pour lui, les trajets effectifs dans ces graphes ne sont pas « objectifs ». En réalité, ils sont aussi objectifs et acceptables du point de vue scientifique que le principe de réduction en mécanique quantique, même si ce principe a paru véhiculer une forme de subjectivité4

1 La philosophie de l’esprit est à la fois une branche de la philosophie et un domaine de recherche qui fait partie des sciences cognitives. D’un point de vue lexical, il est utile de préciser que le mot esprit est compris dans un sens compatible avec les recherches sur les propriétés des états ou des fonctions mentales. En ce sens, l’esprit comporte la conscience et la philosophie de l’esprit comporte les recherches sur la nature des fonctions mentales et de la conscience. 1

2 Roger Penrose, Les ombres de l’esprit. À la recherche d’une science de la conscience (Shadows of the Mind. A Search for the Missing Science of Consciousness, Oxford University Press, 1994; traduction de Christian Jeanmongin), Paris, InterÉditions, 1994, p. 319. 2

3 Jean-François Dortier, « Histoire des sciences cognitives », Sciences humaines, hors série n0 35, décembre 2001-février 2002, p. 27. 3

4 Rappelons ici que, d’après les interprétations de John von Neumann et de Eugen Wigner, il faut attribuer une certaine subjectivité au processus de réduction du paquet d’onde (cf. chapitre 3). 4