Si nous nous basons sur l’expérience de la noosphère terrestre actuelle, nous pouvons supposer qu’une intelligence non seulement avancée, mais accomplie comporterait une compréhension profonde des mathématiques et des sciences. De même, il est plausible de supposer qu’une intelligence avancée jusqu’à l’accomplissement comporterait une maîtrise de ce que nous désignons comme des processus qui relèvent de l’économie, de l’écologie et des communications. Il se peut que l’intelligence accomplie comprenne ces processus dans des termes dont le sens ne nous apparaît encore que très partiellement. Il est également plausible qu’une intelligence accomplie soit capable de produire des formes originales d’expressions artistiques, incluant peut-être des analogues (tout dépendant des types de capacités sensorielles qui auront été développés) de la musique, de la peinture, de l’architecture et des lettres, bref qu’elle soit capable de produire une civilisation, ce mot étant pris dans son sens le plus convaincant et le plus profond. Le concept d’intelligence accompli suppose donc un développement de nos capacités actuelles de compréhension et de maîtrise, qui n’en sont peut-être encore qu’à un état primitif. Elles ne seraient au mieux qu’une intelligence effectivement capable d’avancer. Comment cela nous apparaîtrait-il ?

Une vérification par la fécondité de l’avancement de l’intelligence actuelle

            Qu’il s’agisse d’un concept philosophique, scientifique ou autre, il semble en général que le principal moyen que nous ayons de constater ou d’établir la valeur et la pertinence d’un concept est sa fécondité pour la recherche et la production d’œuvres. Ainsi la théorie scientifique la meilleure n’est pas nécessairement vraie, mais elle est permet à la recherche de se poursuivre, à la science actuelle d’avancer. Toutes nos théories scientifiques actuelles sont en effet susceptibles d’être réfutées ou dépassées.  

            Cela signifie que l’intelligence en cours d’accomplissement est capable de produire des œuvres, théories, philosophies, des disciplines scientifiques ou autres, qui tendent vers la compréhension la meilleure, la plus profonde, et la plus grande capacité de résoudre toutes sortes de problèmes incluant, en particulier, les problèmes qui nous semblent actuellement des plus abstraits. L’intelligence suffisamment avancée est éminemment capable d’apprendre et elle le fait en cumulant une série historique d’émergences intellectuelles ou morales.  

            Ainsi, nous pouvons voir l’éveil à la philosophie et à la science dès l’antiquité grecque comme les prémices d’une importante prise de conscience de l’intelligence avancée par elle-même. Sous l’aspect de la recherche purement désintéressée de la vérité, une phase nouvelle d’une évolution plus longue que ne se le figuraient les chercheurs grecs eux-mêmes s’est amorcée. Il s’agissait d’un désintéressement non seulement individuel, mais également collectif encore empreint de naïveté. Et il en va de même pour les modernes et les chercheurs d’aujourd’hui. Dans les deux cas, des Grecs et des modernes, on a cru trop vite avoir ainsi gagné, sinon la vérité, tout au moins la pleine capacité de juger et d’évaluer. Une prochaine étape pourrait consister à poursuivre l’attitude de recherche « désintéressée » en comprenant par là que le principal enjeu de notre avenir est celui de progresser vers un état nettement supérieur de connaissance et de compréhension, qui sera peut-être un véritable accomplissement de notre potentiel réel de compréhension. 

   Désintéressement et adaptation 

           Le chercheur Daniel Dennett affirme que « les animaux supérieurs ont fini par devenir des collecteurs « désintéressés » d’information [parce que la] vigilance régulière s’est transformée par étapes en exploration régulière1 ».

Ce commentaire suggère de considérer plus généralement la motivation désintéressée comme n’étant pas gratuite. Dans cette perspective, le désintéressement peut se comparer à une sorte d’intérêt supérieur pour la meilleure adaptation possible, compte tenu des possibilités que son environnement recèle. L’intelligence avancée conférerait un avantage marqué du point de vue de l’adaptation et l’intelligence accomplie irait de pair avec une adaptation accomplie à l’environnement le plus général. L’humain a déjà montré que l’espace interplanétaire constitue pour lui un environnement accessible et peut-être vivable. Jusqu’où pourra-t-il encore s’adapter ?

           Telle que nous la posons ici, l’intelligence n’est pas une simple catégorie biologique. Elle est plutôt la caractéristique de toute une biosphère qui se transforme en noosphère, qui s’éveille à ce qu’elle est profondément. Le concept d’intelligence avancée étant équivalent à un télos de l’Univers, il est applicable à plusieurs sortes de lignées du vivant, quel que soit l’endroit — la planète, par exemple — où ces lignées se seront développées.  

            L’humain actuel ne représente pas encore un cas d’intelligence accomplie. Plusieurs hypothèses peuvent alors être faites. L’espèce humaine est peut-être un cul-de-sac de l’évolution, une sorte de tentative ratée, un peu comme les autres espèces qui ont régné un temps sur la planète, mais qui sont disparues sans laisser de descendance directe. Elle est peut-être aussi une étape vers une toute nouvelle forme de vie, une autre espèce ou même une autre sorte d’organisme qui ne serait pas issue du même type d’évolution. Selon ce type d’hypothèse, il se peut que l’intelligence avancée n’advienne que sous la forme de ce l’on appelle l’intelligence artificielle. Cependant l’hypothèse qui sera préférée ici, est que l’humain représente actuellement une intelligence qui a le potentiel réel de s’accomplir, mais qui est encore très immature, tellement immature que il ne se reconnaît pas lui-même pour ce qu’il est, c’est-à-dire pour ce qu’il peut être. Il serait tout juste sur le point de se reconnaître comme le télos de l’évolution globale, mais sans avoir pour autant achevé son long apprentissage historique. Il lui resterait encore un certain nombre de stades à franchir, comme pour un très jeune enfant.

1 Daniel Dennett, La conscience expliquée, (traduction de Pascal Engel), Paris, Odile Jacob, 1993, p. 228. 1