On peut voir les « coléoptères supérieurs » comme une forme organique au sommet de l’échelle évolutive1. C’est en effet un cas extraordinaire de diversification des couleurs et des formes. Celles-ci se seront développées de la sorte en permettant aux représentants d’une espèce donnée de mieux se reconnaître entre eux, ce qui constituait un avantage pour la reproduction. Le changement de couleurs et de formes s’est vraisemblablement accompagné d’une évolution corrélative des organes sensoriels permettant de les mieux discerner. La diversification s’explique peut-être aussi en partie du fait que la capacité génétique de variation des formes et des couleurs allait de pair avec une plus grande facilité d’échapper aux prédateurs, lesquels auront eu de la sorte plus de difficultés à reconnaître leurs proies habituelles.  

Il semble probable que cette diversification se sera en outre faite de pair avec le développement des organes perceptuels et du système nerveux d’autres espèces, telles que des oiseaux qui se nourrissent de ces coléoptères. De même, les caractéristiques des formes et des couleurs des oiseaux, de même que leurs capacités perceptuelles se seront développées de pair avec une capacité plus grande de distinguer leurs propres congénères et leurs propres prédateurs. Et ainsi de suite, le système nerveux des prédateurs d’oiseaux se sera développé d’après la même logique. Il semble donc vraisemblable que la belle diversité observable des coléoptères confirme indirectement l’évolution vers l’intelligence avancée. On peut en conclure qu’une sorte de dialectique naturelle a pu favoriser conjointement, d’une part, l’évolution des couleurs et des formes, et, d’autre part, les appareils sensoriels, particulièrement la capacité de reconnaître les couleurs, les formes et les comportements des congénères et des prédateurs les plus habituels et, donc, les systèmes nerveux. Et ainsi de suite, jusqu’à l’avènement d’une espèce intelligente capable d’apprécier pour elle-même la beauté des formes naturelles. 

Dans le passé, plusieurs auteurs ont défendu la thèse d’une évolution dite « linéaire » des types biologiques, selon laquelle certains de ces types sont plus ou moins avancés que d’autres, suivant une certaine échelle. Il nous faut comprendre l’évolution globale de façon différente. On y considère plutôt de vastes ensembles d’êtres vivants inter-reliés et, par extension, différentes caractéristiques globales de la biosphère qui sont propres à des époques distinctes. L’évolution globale nous apparaît nécessairement comme unilinéaire parce que nos observations ne portent que sur la biosphère terrestre. Néanmoins la caractéristique d’une biosphère évoluée ne se retrouve pas représentée chez une seule espèce, quand bien même serait-elle d’une intelligence nettement plus avancée que celle des autres espèces. Toute espèce poursuit son évolution en même temps que se fait l’évolution de ses rapports avec les autres espèces. L’arrivée dans l’évolution d’une nouvelle activité noétique, comme celle des oiseaux dont l’intelligence les aide à trouver leur nourriture, signifie qu’une partie appréciable du potentiel réel global de la biosphère est alors devenue effective ou quasi effective. Cette situation révèle le caractère intensément et globalement créateur du potentiel réel de la nature. 

1 L’expression de « coléoptères supérieurs » est de S. J. Gould, qui l’utilise afin de montrer que d’autres formes de vie que l’espèce humaine peuvent être subjectivement vues au sommet de l’évolution (cf. S. J. Gould, Le pouce du panda, op. cit., p. 253). 1