L’intelligence en général peut d’abord être comprise comme existant à différents degrés chez les animaux. Il suffit d’avoir certaines capacités sensorimotrices pour en montrer quelque peu. Certains animaux qu’on qualifie de supérieurs ont à cet égard une intelligence relativement développée. Ils s’avèrent capables de résoudre intentionnellement certains problèmes. Il nous faudra une définition de l’intelligence qui soit suffisamment large pour inclure aussi bien le fait naturel que le fait humain de l’intelligence, tout en étant susceptible d’amorcer une recherche sur ce que pourrait être la plus haute idée de l’intelligence. 

  Qu’est-ce que l’intelligence ? 

            Certains chercheurs estiment qu’il existe plusieurs sortes d’intelligence, telles que la maîtrise du langage, la capacité de résolution de problèmes logiques, la capacité de se représenter l’espace, la capacité d’empathie envers autrui, etc. Néanmoins l’intelligence avancée sera décrite ici comme tendant vers l’unicité.

            Il nous faut comprendre l’expression d’« intelligence avancée » comme désignant la capacité la plus générale de compréhension. Cette capacité inclut celle d’effectuer une recherche désintéressée qui peut aussi bien par exemple être représentée à notre époque par la recherche du mathématicien pur, par la recherche du scientifique pur ou encore, par exemple, par la recherche du philosophe, de l’essayiste, de l’artiste ou du poète. L’objet de cette recherche de compréhension peut être par exemple la nature, l’être humain ou la société humaine. Nous pouvons interpréter l’intelligence avancée comme concrétisant l’aptitude générale à bien comprendre, à comprendre profondément, voire à comprendre à fond. À ce titre, l’intelligence avancée s’efforce de comprendre de mieux en mieux la réalité globalement et, donc, de comprendre ce qu’est et ce que devrait être l’intelligence même.

            Si l’intelligence humaine avance encore dans l’avenir, elle développera sans doute d’autres formes d’intelligences qui sont encore inconnues de nos jours. Il semble même très possible que l’humanité actuelle ne représente qu’un prototype d’intelligence avancée (du grec prototupos, de création primitive ou type primitif)1.

             Quant à l’intelligence dite artificielle, l’IA, elle se comprend actuellement surtout comme une technique de résolution de problèmes et, parfois, comme un prototype de la pensée réfléchie. Cependant la plupart des applications existantes de l’IA ont peu à voir avec l’intelligence profonde. Celle-ci est davantage préfigurée par la recherche informatique que par les performances de l’IA. L’intelligence profonde consiste, par exemple, à faire avancer les problèmes, c’est-à-dire leur compréhension, et à découvrir de nouveaux problèmes, à les reformuler, y compris dans le domaine de l’informatique et de l’IA.

            L’idée d’intelligence comme compréhension de la réalité se présente elle-même à nous comme une recherche réflexive puisqu’elle nous apparaît comme un objet réel vers lequel avancer.  

  La réalité du concept d’intelligence avancée 

            L’application du principe de réalité, en tant que principe scientifique, s’appuie d’abord sur la réalité effective de certains événements de conscience, un peu comme le cogito cartésien, à ceci près toutefois qu’il s’agit ici de conscience supercollective2 plutôt qu’individuelle (ce qui n’est pas explicité chez Descartes). Les individus les interprètent ordinairement comme transposables à leurs propres événements de conscience. Ceux-ci peuvent être vus comme des événements effectivement réels mais, d’un point de vue graphique (en référence au graphe du potentiel réel), moins amples que les précédents puisqu’ils sont constitués de regroupement d’instants conscients d’un seul individu plutôt que de l’humanité globale. Cette situation nous donne une nouvelle façon de décrire et de commenter le cogito cartésien. Descartes en est arrivé, par sa méthode, à comprendre que sa pensée était plus réelle que les objets de sa pensée, y compris par exemple son propre corps. De même, nous arrivons à comprendre que notre pensée supercollective ou, plus exactement, notre potentiel réel d’une telle pensée, est plus réel que les objets de la science ou de la philosophie, y compris d’ailleurs l’objet que constitue l’Univers physique, l’évolution biologique ou même l’œuvre de René Descartes. D’une certaine façon, nous nous reconnaissons plutôt dans ce que nous fera reconnaître notre propre intelligence accomplie lorsque nous l’aurons enfin actualisée. Pour le moment, nous n’en avons tout au plus que le potentiel réel3.

1 L’idée de l’intelligence ici mise de l’avant diffère de conceptions existantes de l’intelligence. Par exemple, Paul M. Churchland décrit la « vie hautement intelligente » (“highly intelligent life”) comme susceptible de prendre toutes sortes de formes, tout comme la vie elle-même, et que de ce fait certaines entités intelligentes ne sont pas intéressées à communiquer avec les humains, tout comme l’humain lui-même n’est nullement « intéressé » (« ‘interested’ ») à répondre à une cellule bactérienne qui, dans une mare, tenterait de communiquer avec lui au moyen d’une émission chimique (Paul M. Churchland, Matter and Consciousness. A Contemporary Introduction to the Philosophy of Mind, Cambridge (Massachusetts), The MIT Press, 1984, p. 156). Cette forme de vie qualifiée de “hautement intelligente” n’est sûrement pas intelligente au sens de l’intelligence avancée ainsi que son exemple le démontre. Car un humain suffisamment intelligent serait sûrement, au contraire, très intéressé à l’idée de communiquer avec une telle bactérie si on supposait que celle-ci veut lui lancer un message vraiment intelligent. En fait, Churchland décrit ce qu’il appelle haute intelligence seulement au sens d’une virtuosité spécialisée. L’intelligence avancée est plutôt celle qui cherche à comprendre toutes les sortes de virtuosités possibles. 1

2 Le terme « supercollectif » s’appliquera expressément aux créations ou innovations qui sont en principe reconnues par toutes les collectivités humaines d’une époque. 2

3 La question de la réalité de ce « nous » et d’autres questions ontologiques soulevées dans cet ouvrage sont traitées de façon approfondie dans mon ouvrage Le Dieu imparfait (Québec, Presses Inter Universitaires, 2006). 3