Le chercheur Steven Pinker commente le paradoxe de Wallace ainsi : l’apparente inutilité de l’évolution de l’intelligence humaine est un problème fondamental en psychologie, en biologie et en métaphysique ; les premiers humains, explique-t-il, ne pouvaient se servir d’un tel cerveau. Le but avoué de Pinker est de « ramener le paradoxe de Wallace d’un mystère qui ébranle tous les fondements à un problème de recherche […] ordinaire, dans les sciences humaines[1] ». Commentant la façon dont Gould a traité le paradoxe, Pinker se montre en désaccord avec l’argument de l’ordinateur donné par Gould. En effet, ajoute Pinker non sans humour, cet ordinateur ne pourra se trouver apte à jouer au morpion (par exemple !) que si quelqu’un le reprogramme.  

            Pinker croit avoir trouvé une meilleure piste de solution, qui fait l’économie de cet « acte de foi » en la sélection naturelle[2]. Il estime que Wallace s’est égaré, non pas parce qu’il a fait fi de la sélection naturelle, mais plutôt parce qu’il a vu « un abîme » entre la pensée de chasseurs-cueilleurs et la rationalité moderne. Il faudrait plutôt cesser de voir une séparation si profonde entre l’humain et la nature. 

            Ainsi, la sélection naturelle, selon Pinker, « ne nous a pas façonnés pour que nous ayons de bonnes notes en science [mais] pour que nous maîtrisions l’environnement dans lequel nous nous trouvons[3] ». Ainsi, on peut facilement constater que l’être humain ne maîtrise pas naturellement le calcul des probabilités. C’est ce que démontrerait, selon lui, la tendance des humains aux attitudes d’exclusion : « plus un individu ressemble à un stéréotype, plus il a de chances d’appartenir à cette catégorie[4] ». Pinker va même jusqu’à déclarer de façon lapidaire que notre cerveau n’a pas été conçu pour la vérité[5].  

           Voilà d’intéressants prolongements du paradoxe de Wallace. Mais il y en a bien d’autres que, apparemment ni Pinker ni d’autres auteurs n’ont encore soulignés. Le même type de paradoxe se pose lorsqu’on observe d’autres représentants que l’humain de la vie animale. Admettons que certains animaux de cirque sont capables d’acquérir une adresse considérable qui, dans leur milieu naturel, ne leur est pas commune. La capacité d’apprendre des numéros de cirque n’a comme telle joué aucun rôle dans l’évolution qui a conduit à leur existence en tant qu’espèces naturelles. Dans le même ordre d’idée, les expériences faites avec des chimpanzés ou d’autres grands singes afin de leur apprendre à parler, ou encore les expériences d’apprentissage faits sur des rats ou autres animaux de laboratoire posent des questions similaires. Pourquoi donc de telles potentialités existent-elles chez ces animaux puisqu’elles n’elles ne semblent pas comme telles être déterminées par le jeu de la sélection naturelle ?  

           Et, plus généralement, il en va de même pour toutes les espèces animales ou végétales qui sont le produit d’une sélection artificielle dans les pratiques d’élevage et d’agriculture. Aucune de ces espèces n’aurait sans doute pu apparaître si une certaine espèce dont l’intelligence était suffisamment avancée — à savoir l’espèce humaine — n’était au préalable intervenue. Cela suggère qu’on peut généraliser le paradoxe de Wallace en problème concernant non seulement le potentiel humain mais, plus généralement, le potentiel réel de l’ensemble de la vie biologique ou humaine.  

           La sélection naturelle ne peut, non plus, rendre compte d’un grand nombre de réalisations issues du potentiel biologique telles que la photosynthèse ou la sexualité. Car elle ne peut expliquer que leur maintien dans l’évolution en raison de leur utilité pour la survie et le reproduction. Le problème est encore élargi si on tient compte des propriétés même de l’ADN quand on considère leurs effets sur le long terme. Ce type de molécule a rendu possibles toutes les formes de vie existantes et il comportait sûrement au départ bien d’autres possibilités qui ne se sont jamais réalisées. Si l’on admet que les caractéristiques du cerveau humain ne sont qu’un des nombreux cas montrant la faiblesse explicative de la sélection naturelle, le paradoxe de Wallace se trouve ainsi radicalisé et, en même temps, il se trouve relativisé.  

          En somme, le paradoxe de Wallace généralisé contribue à mettre en évidence l’une des lacunes les plus notables de la théorie actuelle de l’évolution en biologie. La sélection naturelle peut expliquer partiellement l’existence d’un potentiel effectif chez les animaux et les humains, mais elle ne peut pas expliquer l’existence d’un riche potentiel réel à long terme, que ce soit chez les humains ou chez les formes de vie en général. Le paradoxe énoncé par Wallace ne représente donc que la pointe de l’iceberg.  

          Admettons que, dans le cas de l’humain, le déficit explicatif de la théorie actuelle de l’évolution apparaît avec une plus grande évidence. Beaucoup de ses aptitudes, dispositions ou talents sont devenus effectifs sans qu’aucun changement génomique ne soit requis à ces fins. Cela se compare alors à l’ADN, lequel a rendu effectivement possibles les formes de vie connues et ce, sans modification du type moléculaire génétique. Au niveau de la physique, le problème acquiert, pour ainsi dire, une autre extension naturelle : comment l’Univers a-t-il pu faire cela?  

           Pour commencer à l’expliquer il faut nécessairement (en droit) invoquer une structure mathématique pygmalienne. En somme, le paradoxe de Wallace conduit assez vite à l’hypothèse Tia. Cela signifie que le potentiel biologique de l’ADN et le potentiel humain global étaient inclus comme des potentialités réelles dès le début de l’Univers. Ils résultaient (en droit) des lois de base combinées aux conditions initiales. Il est tout à fait cohérent de considérer que l’effet de la sélection naturelle était nécessaire. Cet effet était inclus logiquement dans le graphe arborescent du potentiel global et nier cet effet serait contradictoire. Ainsi, il était logiquement impossible que l’existence et la réalisation des potentialités humaines (en mathématiques, arts, musique, etc.) contredisent le processus de sélection naturelle qui a précédé l’apparition de l’espèce humaine, mais cela n’implique pas que la sélections naturelle explique la réalité du potentiel lui-même, soit son contenu et le fait qu’il se réalise. 

  La sélection naturelle en tant que simple contrainte logique 

          La sélection naturelle est, sur ce point, analogue à la loi de l’entropie croissante. Les deux apparaissent comme des contraintes nécessaires bien qu’elles ne soient que statistiquement valables. Cela signifie que des entorses à ces lois sont en fait possibles mais, en pratique, tellement improbables qu’on peut les considérer comme impossibles. Cela signifie également que la sélection naturelle peut très bien être prise en défaut si l’on considère seulement un petit nombre d’individus ou des transformations sur une petite durée. Ces deux lois s’appliquent aux systèmes libres d’interagir avec leur environnement. On peut les voir comme des contraintes logiques qui s’appliquent aux processus réels. En tant que telles, ces lois ne permettent pas de rendre compte de toutes les caractéristiques des processus observés et ne peuvent en général les expliquer que très partiellement. 

            C’est pourquoi, ainsi que le suggérait déjà le paradoxe de Wallace en ce qui concerne l’espèce humaine, la loi de la sélection naturelle n’est pas à elle seule en mesure d’expliquer l’évolution. Il faut nécessairement la compléter par les autres contraintes logiques ou physiques qui sont également pertinentes. À cet égard, il faut distinguer entre deux types de contraintes. Certaines contraintes sont déjà prises en compte par les biologistes évolutionnistes. Il s’agit de celles des contraintes physiques dont les biologistes reconnaissent généralement la pertinence. Ils ne les mentionnent pas comme faisant expressément partie de la théorie de l’évolution, sans doute pour la raison que cela leur semble aller de soi[6].  

          D’autres contraintes n’ont toutefois pas été prises en compte par ces biologistes. Il s’agit de celles qui découlent de façon complexe des lois de base et, notamment, la loi de base de la théorie quantique et le principe de réduction du potentiel réel (ou principe généralisé de réduction du paquet d’onde). Ces contraintes sont à la fois légitimes et fondamentales bien que, dans le cas de la loi mathématique de base, pratiquement non explicitables dans le détail. Elles permettent en droit de fonder l’hypothèse que l’évolution possède une direction, un télos, même si ce télos ne peut être calculé ni observé actuellement par les chercheurs.


[1] Steven Pinker, Comment fonctionne l’esprit, Paris, Odile Jacob, 2005, p. 320. S. Pinker est professeur de psychologie et psycholinguiste au Massachusetts Institute of Technology.

[2] Ibid., p. 321.

[3] Ibid., p. 322.

[4] Op. cit., p. 366. L’incapacité innée de comprendre les probabilités, d’après S. Pinker, est encore illustrée par l’individu qui craint plus les accidents d’avion que les accidents de voiture, non parce qu’ils sont plus fréquents, mais parce qu’ils sont plus mémorables.

[5] Ibid., p. 325.

[6] Ce point a été développé ci-dessus sous le titre de « Une métonymie dans le discours biologique »  (section 4.1.5).