Selon Alfred Russel Wallace, l’apparition du cerveau humain dans l’évolution ne peut être expliquée parce que cet organe a des facultés qui dépassent de beaucoup ce qui était requis pour la survie dans la société primitive. Il en résulte, selon lui, que l’être humain représente une espèce à part et qu’elle doit être séparée des espèces animales dans l’évolution1. Les biologistes sont plus ou moins perplexes devant un tel argument. Ils ne peuvent pas clairement accepter les conclusions de Wallace et ils doivent supposer qu’il est faux même s’ils ne savent tenir un discours entièrement convaincant là-dessus. 

            Voici par exemple l’un des arguments que Stephen J. Gould a spirituellement avancés pour tenter de surmonter ce paradoxe :                       

« Un industriel peut bien faire l’acquisition d’un ordinateur pour établir la paie mensuelle, mais cette même machine peut aussi analyser les résultats électoraux et battre n’importe qui à plates coutures au morpion (ou au moins faire perpétuellement match nul). […] Je ne nie pas que la nature ait ses harmonies. Mais la structure a aussi ses capacités latentes. Élaborée pour une chose, elle peut en faire d’autres ; et c’est dans cette souplesse que se situent le désordre et l’espoir de nos vies2 ». 

            Gould suppose que notre cerveau a d’abord servi à « la socialisation ». Puis, faisant plaisamment allusion au docteur Pangloss, il avance que le cerveau humain a pu servir par la suite à tout autre chose, tout comme le nez ou les jambes3. Ce n’est peut-être pas si simple.

1 Alfred Russel Wallace (1823-1913) est un naturaliste qui énonça en même temps que Charles Darwin la théorie de l’évolution basée sur la sélection naturelle. Il croyait que plusieurs aptitudes de l’humain telles que l’humour, les dons musicaux ou le génie mathématique ne peuvent être expliquées par la sélection naturelle. Cf. Ross A. Slotten, The Heretic in Darwin’s Court: The Life of Alfred Russel Wallace, Columbia University Press – New York, 2004. 1

2 S. J. Gould, Le pouce du panda, op. cit., p. 62-64. 2

3 Dans Candide, Voltaire fait dire cette tirade à son docteur Pangloss : « Les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. » 3