Les chercheurs évolutionnistes estiment souvent que l’évolution ressemble à une sorte de bricolage, plutôt par exemple qu’à un travail d’ingénierie ou une œuvre d’architecture1. Le bricoleur n’utilise que ce qu’il a sous la main ; il se contente des matériaux déjà là ; il improvise. L’ingénieur ou l’architecte, au contraire, dispose du matériau qu’il estime le plus approprié ; ils planifient. Nous verrons ici que, si l’évolution ressemble plutôt à un développement embryonnaire, l’image du bricolage est inadéquate par certains côtés, aussi bien que celles de l’ingénieur ou de l’architecte. 

          Contrairement au travail de bricolage, l’embryon ne se contente pas d’emprunter des structures toutes faites qui sont déjà là et, contrairement au travail d’ingénierie ou d’architecture, les structures utilisées par l’embryon dans son développement ne sont pas préfabriquées avant d’être intégrées dans la construction d’ensemble. L’embryon se trouve, d’une certaine façon, à créer de toutes pièces les différentes structures qui se succèdent au cours de son développement. Le développement embryonnaire est donc un mode spécifique d’élaboration, qui est irréductible au bricolage ou au travail d’un bâtisseur professionnel. 

         Ensuite, même si l’évolution biologique peut être comprise comme une longue évolution qui relève formellement du modèle embryonnaire, cela ne l’empêche pas de présenter certains points en commun avec un bricolage. La meilleure adaptation possible, idéalement, n’est jamais réalisée. Un être vivant est toujours sujet à l’erreur fatale et, même sans ce type d’accident, il demeure voué à la mort. Il est tout au plus adapté de façon locale et relative. Il se peut qu’un organisme mieux adapté au même type de milieu ait existé auparavant et qu’il soit disparu pour certaines raisons particulières comme, par exemple, une catastrophe d’extinction massive.  

            Et puis l’aspect bricolé des adaptations biologiques reflète l’état continuel d’improvisation, comme s’il y avait urgence ; tout est provisoire, mouvant — il faut faire vite avec ce qui est immédiatement disponible —, car il y a toujours, en compétition, des formes de vie rivales ou réfractaires. Mais, à l’inverse, les transformations profondes ne sont urgentes que de façon relative, sur le long terme. L’évolution longue suppose des centaines de millions d’années. Lorsqu’une forme de vie est suffisamment adaptée au milieu existant entre deux catastrophes, elle n’a pas besoin de se transformer dans l’immédiat. La compétition ne se fait qu’avec d’autres formes de vie qui ne sont elles-mêmes adaptées que de façon relative et provisoire. 

         À la différence du bricolage, le développement évolutif long requiert la très longue durée. Les formes de vie ne sont pas simplement commandées par ce qui est urgent dans l’immédiat. Par exemple, les capacités du cerveau humain sont bel et bien d’origine biologique ; pourtant elles peuvent difficilement résulter d’un simple bricolage. En fait, l’évolution est pleine d’inventions extraordinaires. L’image du bricolage est utile pour illustrer certaines trouvailles, mais elle est impuissante à suggérer l’évolution prise dans son ensemble. L’évolution est une longue succession de transformations profondes, qui conservent toujours quelque chose des formes antérieures.  

            Négligeant la longue perspective, le discours des biologistes s’en tient à l’image du bricolage. Ainsi, dans l’un de ses ouvrages, Stephen J. Gould considère le pouce du panda comme « un truc, et non un mécanisme élégant », mais qui « atteint le but recherché ». Il distingue ce pouce factice du pouce authentique, qui n’existait que chez l’ancêtre du panda. « Le vrai pouce, écrit-il, avait été si spécialisé dans son rôle ancestral au service d’animaux coureurs et carnassiers qu’il ne pouvait plus être modifié pour devenir un doigt opposable capable d’attraper les tiges de bambous2».  

            Gould se trouve par le fait même à supposer implicitement l’existence antérieure d’un potentiel réel irréversible, dont les probabilités réelles dépendent des trajets, et qui n’est donc pas simplement aléatoire. Cependant, de façon plus ou moins cohérente, ses jugements laissent supposer que le panda actuel représente nécessairement une forme de vie définitive plutôt que le résultat temporaire d’un potentiel évolutif. Son expression de « vrai pouce » trahit l’idée d’une sorte d’essence alors qu’il peut s’agir d’une forme transitoire vers un autre organe tout aussi « vrai » que le pouce tout en étant doué d’autres fonctions. 

            Une perspective globale permet de passer de l’image du bricolage à celle du modèle embryonnaire. Nous ignorons ce que recélait — et aussi, bien sûr, ce que recèle encore — le potentiel biologique réel d’évolution. Aidés de cette perspective, faisons l’expérience de pensée que l’évolution biologique se poursuit. Le nouveau pouce du panda pourrait encore se transformer en un organe d’un type peut-être inconnu. Les développements antérieurs de l’évolution nous donnent de multiples exemples, tels les os des nageoires de poisson qui sont devenues les os de pattes d’amphibiens et de reptiles capables de ramper, puis de marcher et de courir, les os des pattes antérieures de reptiles qui sont devenus des os d’ailes qui auront permis le vol des oiseaux. Les premières pattes qui sont apparues sur la Terre ressemblaient peut-être à de fausses nageoires, mais elles étaient surtout des prototypes de pattes authentiques. Plus que des faux organes bricolés, elles étaient des embryons d’organes d’un type original. 

            L’analogie du bricolage est en partie motivée par le présupposé que les résultats actuels de l’évolution sont définitifs. Le bricolage donne un résultat immédiat et une sorte d’expédient. Il est donc réducteur d’en faire l’image d’un processus complexe tel que la longue évolution. Cette image peut toutefois suggérer valablement que les formes existant dans le cours de l’évolution ne sont que les étapes d’un processus inachevé, donc imparfaites.

1 Par exemple, François Jacob et Stephen Jay Gould ont comparé l’évolution à un bricolage. 1

2 S. J. Gould, Le pouce du panda, op. cit., p. 23 et 29. 2