L’argument selon lequel beaucoup d’animaux manifestent une intelligence remarquable a été déjà utilisé avec raison pour déprécier les visions anthropocentriques de la nature. Il peut néanmoins servir à appuyer puissamment l’idée que l’intelligence avancée était un télos essentiel de l’évolution. 

            Un grand nombre de lignées d’animaux ont évolué vers l’intelligence. La recherche qui est faite dans ce domaine met constamment au jour de nouvelles performances intellectuelles chez des formes de vie telles que les mollusques, les insectes et les oiseaux en plus, bien sûr, des mammifères. Ainsi, selon des psychologues, la pieuvre manifeste certains dons d’apprentissage et de catégorisation et fait aussi preuve d’intelligence. Par exemple, elle montre la capacité d’effectuer un détour pour contourner une vitre[1]. On avait déjà montré, en particulier, que le rat, le pigeon et le singe font preuve de capacités cognitives plus ou moins élaborées. On avait montré que des singes sont aptes à fabriquer des outils. On sait depuis peu que les insectes sont capables d’apprendre, que le perroquet et le choucas ont des capacités notables d’ordre logique et mathématique et qu’ils sont donc capables d’abstractions. Depuis peu, on parle de pensée et d’états mentaux chez l’animal[2]. D’autres chercheurs ont interprété le comportement de certains singes comme démontrant une capacité de tromper volontairement leurs congénères, ce qui suggère la capacité de leur attribuer des intentions et de les prévoir[3]. En somme, il ne leur manque qu’une capacité linguistique comparable à celle de l’humain pour devenir capables de critiquer les comportements ou les attitudes malhonnêtes[4] ! 

            Tous les ordres de mammifères semblent avoir des représentants au système nerveux bien développé. Dans l’ordre des herbivores, on peut considérer la famille des équidés, incluant le cheval (equus caballus), et la famille des proboscidiens, qui incluent les éléphants. Dans l’ordre des carnivores, on peut considérer la famille des félins et celle des canidés. Les ordres des primates, des cétacés, des rongeurs (surtout les rats) ; et même la sous-classe des monotrèmes, incluant l’ornithorynque et l’échidné[5], sont également à considérer.  

           Le système nerveux de ces groupes semble avoir évolué pendant des millions d’années jusqu’à leur niveau actuel. Rien ne semble prouver que cette évolution ait épuisé ses potentialités intrinsèques. D’ailleurs, d’autres classes animales semblent aussi posséder des potentialités de ce type, c’est-à-dire vers des comportements plus intelligents, qu’ils soient individuels ou collectifs. C’est le cas des mollusques et, en particulier, des pieuvres et des calmars, et des insectes, tout particulièrement les insectes sociaux. 

           Certains faits semblent appuyer l’hypothèse que l’intelligence ait eu fortement tendance à progresser au cours de l’évolution. On a établi une règle selon laquelle, dans certaines conditions, la taille des organismes aurait augmenté de façon régulière au sein des lignées[6]. L’une des explications possibles de cette règle est que, si l’organisme possède un cerveau et si cet organisme est plus grand, le cerveau lui-même tendra à devenir plus volumineux et, donc, à conférer une plus grande intelligence à l’individu concerné. On a constaté que le cerveau moyen des mammifères, aussi bien chez les herbivores que chez les carnivores a plus que doublé depuis la fin du mésozoïque. En fait, il semble que, dans la plupart des lignées, le cerveau a augmenté en taille[7]

  Le cas des insectes sociaux 

            Les sociétés d’insectes possèdent plusieurs traits en commun avec les sociétés humaines. Certaines espèces de fourmis et de termites pratiquent la culture des champignons. Les fourmis parasols (Amérique du Sud) sont connues comme de grandes consommatrices de feuilles qui leur servent de compost. Sur ce point, elles font même concurrence aux humains[8]. Elles ont domestiqué des animaux, des pucerons qu’elles protègent et nourrissent pour leur production de miellure. D’autres insectes sociaux possèdent une sorte de langage. Depuis les fameux travaux de Karl von Frisch sur la « danse des abeilles », on sait qu’elle leur sert à communiquer entre elles afin d’indiquer la direction des fleurs dont elles tirent leur nourriture. Richard Dawkins décrit ce mode de communication de compliqué, ingénieux et éloigné du comportement habituel des insectes[9].

          Dawkins et d’autres  naturalistes désignent volontiers une colonie de fourmis ou de termites comme si elle constituait un organisme individuel par elle-même :

« À bien des égards, écrit-il, la ruche est pareille à un individu. Elle arrive à maturité, se reproduit, et finalement s’éteint […]. Pour une ruche, produire des essaims, c’est se reproduire[10] ».

Cela suggère que, si l’évolution des insectes sociaux se poursuivait suffisamment longtemps dans l’avenir, certaines de ces sociétés pourraient devenir des êtres d’une grande intelligence. Après tout, les êtres humains sont eux-mêmes, en un sens, des colonies de gènes et de cellules[11].  

           Ce qui précède suggère de définir une nouvelle catégorie du vivant, soit la catégorie du noétique. Par définition, cette nouvelle catégorie regroupe les formes de vie qui ont un potentiel effectif et un potentiel réel d’évoluer vers l’intelligence, et qui ont commencé effectivement à le faire de façon reconnaissable. Cette catégorie transversale rassemble une partie d’à peu près tous les ordres de mammifères et quelques-uns d’autres classes telles qu’insectes ou mollusques. Des sous-groupes à inclure dans cette catégorie peuvent déjà exister ailleurs, dans l’Univers, sans doute sous différentes formes de vie qui nous sont inconnues.


[1] L’organisation cérébrale de la pieuvre est différente de celle des mammifères. Elle possède en effet 500 millions de neurones « géants » – d’après la longueur des axones – , dont les fonctions ou les potentialités sont encore très peu connues. Cf. Alain Prochiantz, Les anatomies de la pensée. À quoi pensent les calamars ?, Paris, Odile Jacob, 1997. Prochiantz est un chercheur spécialiste de l’évolution du système nerveux qui s’intéresse entre autres aux capacités cognitives du calamar (ou calmar). On peut aussi consulter Jean-François Dortier, qui le cite et rend compte de ses recherches dans « Du calmar à Einstein… L’évolution de l’intelligence », Sciences humaines, numéro 87, octobre 1998 (repris dans Le cerveau et la pensée. La révolution des sciences cognitives, coordonné par Jean-François Dortier, rédacteur en chef de la revue Sciences humaines, 2e édition actualisée et augmentée, Auxerre, Sciences Humaines Éditeur, 2003, p. 303.

[2] Du moins dans le cas de certains singes, certains chercheurs en effet parlent de pensée et d’états mentaux. Donald R. Griffin est le premier à avoir osé le faire. Il entend l’expression d’état mental comme la capacité de former des représentations et de manipuler des symboles. De plus, il a créé l’expression d’« éthologie cognitive ». Son travail est commenté par J.-F. Dortier (loc. cit., p. 304-305) ; pour plus de détails, voir Donald R. Griffin, Animal Thinking, Harvard University Press, 1985.

[3] D’après les recherches de Hanz Kummer, professeur d’éthologie à l’Institut de zoologie de Zurich et spécialistes des singes hamadryas (cf. J.-F. Dortier, loc. cit., p. 305). L’intelligence de ces singes adultes équivaudrait à celle d’un bébé humain de six mois.

[4] On attribue à certains singes des capacités « protolinguistiques » (J.-F. Dortier, ibid., p. 307). Cette désignation exprime ce que l’on a appris sur la question des capacités linguistiques des singes depuis les expériences célèbres des Gardner (cf. R. A. Gardner et Beatrice T. Gardner, « Teaching Sign-Language to a Chimpanzee », Science, vol. 165, 1969, p. 664-672).

[5]  S. J. Gould raconte comment l’échidné a souvent été vu par les anciens naturalistes comme un animal « primitif », donc « peu évolué » et, de ce fait, peu intelligent. En réalité, le cerveau de l’échidné est « anormalement gros » (S. J. Gould, La foire aux dinosaures, op. cit., p. 261). Les ancêtres de cet animal ont sans doute évolué, comme bien d’autres, vers un cerveau plus gros.

[6] Cette règle, dite loi de Cope, énonce que les espèces tendent à devenir plus grandes au cours de l’évolution. Le paléontologue Edward Cope l’a le premier énoncée au XIXe  siècle. Il s’agit d’un fait encore mal compris. Il se peut que la règle soit fausse dans certaines conditions.

[7] Voir Guy Lazorthes, L’histoire du cerveau. Genèse, Organisation. Devenir, Paris, Ellipse, 1999, p. 30-31, et Le cerveau et l’esprit. Complexité et malléabilité, Paris, Flammarion, 1982, p. 32. Pour d’autres interprétations des données, voir H. J. Jerison et I. Jerison (éditeurs), Intelligence and Evolutionary Biology, Berlin, Springer-Verlag, 1988.

[8] Richard Dawkins qualifie ces fourmis de « fléau économique » (R. Dawkins, Le nouvel esprit biologique, op. cit., p. 251).

[9] Richard Dawkins, Qu’est-ce que l’évolution ?, op. cit., p. 101-102.

[10] Op. cit., p. 132.

[11] Selon Richard Dawkins : « Nous sommes de gigantesques colonies de symbioses de gènes » (R. Dawkins, Le nouvel esprit biologique, op. cit., p. 254).