La plupart des biologistes ne reconnaissent aucune direction à l’évolution sauf celle qui découle de la sélection naturelle darwinienne. On rejette l’idée même d’une progression globale. Aucune direction générale n’apparaît à l’examen des fossiles. L’apparition des différentes formes de vie est soumise au hasard. Elles n’apparaissent jamais de façon nécessaire. L’espèce humaine, par exemple, était improbable. Elle n’était d’aucune façon un but de l’évolution. Par commodité, cette façon de comprendre l’évolution sera désignée par l’expression de « modèle darwinien » d’interprétation de l’évolution1.

Le modèle embryonnaire (cf. section 1.3) diffère du modèle darwinien sur plusieurs points. Puisqu’on y interprète l’évolution comme ayant une direction générale vers un télos, il y existe une progression qui est analogue au développement d’une entité embryonnaire et qui est donc hautement complexe. Il ne faut pas s’attendre à ce que les étapes se succèdent logiquement de façon claire et transparente. Il faut plutôt poser que toutes les phases du développement découlent des lois de base. Comme celles-ci sont probabilistes, les événements s’y produisent de façon incertaine, mais conformément à certaines probabilités. Il est possible de voir que le modèle embryonnaire ne diffère que peu du modèle darwinien dans la façon dont il apparaît à un observateur.

Pendant les trois premiers milliards d’années, la vie semble en être restée au niveau des unicellulaires les plus simples (bactéries ou algues bleues). D’après les connaissances actuelles il n’y avait pas de sexualité ni de métabolismes complexes. Puis brusquement, un peu avant le cambrien, une explosion de formes diversifiées se produisit, dont bon nombre disparurent sans laisser de descendance2. À partir du cambrien, l’évolution a pris globalement la forme d’un arbre généalogique dont les branches représentent les différentes lignées connues du vivant3. Les espèces actuelles y sont représentées par les extrémités d’une petite partie des ramilles.

Supposons qu’on examine le développement de l’embryon d’un vertébré et qu’on enregistre certains détails de sa structure tout en notant le moment précis où chacun des détails est enregistré. Comme l’embryon constitue une structure complexe, il est tout à fait possible que la mise en séquence temporelle des enregistrements n’apparaisse aucunement comme une progression claire et logique. En effet, les structures partielles d’un embryon en train de se développer peuvent très bien être éphémères, vite remplacées par d’autres structures d’aspects très différents. La raison n’en est pas que les structures ainsi remplacées sont des échecs, mais plutôt que leur fonction réelle dans le développement y est de nature complexe et peu évidente. Le modèle embryonnaire suggère donc que les différents moments d’une évolution complexe peuvent très bien ne présenter aucune progression apparente. En outre, supposons qu’on représente comme un arbre l’ensemble des descendants de l’ovule fécondé. Cet arbre peut être vu comme un arbre généalogique cellulaire, c’est-à-dire figurant tous les liens de parenté des différentes cellules d’un organisme. Or, lorsque l’embryon est parvenu à sa maturité, chacune de ses cellules peut être représentée comme les extrémités d’une partie des ramilles de cet arbre. La structure logique de l’embryon est donc analogue à l’arbre généalogique du vivant4.

Il demeure que la progression biologique n’est qu’une hypothèse. C’est à ce titre que nous la considérerons ici. En tant que cas particulier d’une évolution globale, elle se trouve impliquée par l’hypothèse Tia, d’un télos prenant la forme de l’intelligence avancée.

1 Il est entendu que l’expression de « modèle darwinien », comme celle d’« évolution darwinienne », recouvre aussi bien la théorie dite néo-darwinienne de même, d’ailleurs, que par exemple la théorie des équilibres ponctués de Gould et Eldredge. 1
2 Les fossiles de cette époque remontent à environ 570 millions d’années. Ils comportent les traces de multiples schémas d’organisation corporelle dont beaucoup appartenaient à des phylums aujourd’hui éteints. Voir Mark McMenamin, « La multiplication des espèces animales » dans Les fossiles, témoins de l’Évolution, Pour la Science, 1991, p. 28. 2

3 On appelle souvent cet arbre l’« arbre de Cuénot », d’après le biologiste français Lucien Cuénot (1866-1951). 3

4 L’expression d’ « arbre généalogique » est préférée ici à celle d’ « arbre phylétique » parce que, dans l’image de l’embryon, il s’agit d’un développement et non d’une évolution. La représentation de ce modèle figure la descendance d’une cellule originelle, comme s’il s’agissait d’une « famille ». 4