Les catastrophes révèlent de façon remarquable la capacité intrinsèque des lignées à évoluer indépendamment des effets liés à la sélection darwinienne. Celle-ci opère à chacun des segments de la lignée qui correspondent à différentes vies spécifiques. La sélection darwinienne est une condition sine qua non de viabilité, mais elle n’est pas suffisante pour que la lignée se poursuive, surtout lorsqu’elle se prolonge à travers les catastrophes qui affectent l’ensemble de la biosphère. Le concept de capacité intrinsèque à évoluer permet ensuite de fonder celui d’adaptation de lignée. Il s’agit d’une adaptation qui, pour une lignée donnée, peut rester partielle et latente pendant des millions d’années, l’organisme faisant partie de cette lignée subsistant dans l’ombre d’autres organismes adaptés de façon dominante, mais tel qu’il survivra à une extinction massive par le moyen de capacités de spéciation, notamment. Dans ce cas, la sélection naturelle opère de façon différée.  

Par définition, la lignée adaptée est celle dont les espèces peuvent réellement et sur le très long terme subir des mutations génétiques de façon favorable, c’est-à-dire de telle sorte que la lignée se prolonge dans la longue évolution. D’autres espèces, issues de la même lignée, seront engendrées de telle sorte qu’elles survivront encore et seront encore capables, plus tard, de subir d’autres mutations génétiques favorables. Dans cette perspective, l’arrivée d’une catastrophe peut seule révéler le potentiel des lignées adaptées au processus évolutif global.  

L’adaptation des espèces à leur milieu ne joue qu’un rôle mineur lors d’extinctions massives. Les espèces éliminées étaient dans la plupart des cas très bien adaptées. Les espèces qui les remplacent ne sont pas nécessairement mieux adaptées au sens darwinien que les précédentes. Le type d’adaptation pertinent, dans ce cas, est l’adaptation des lignées. Cela signifie que les espèces avantagées avaient un potentiel génétique de mutation vers d’autres espèces susceptibles de survivre à la catastrophe. Ces espèces devaient d’abord avoir des rejetons, mutants ou non, dotés des atouts leur permettant de résister aux effets immédiats de la catastrophe. Puis, après coup, elles devaient engendrer d’autres descendants, ceux-ci étant des espèces mutantes capables de profiter des milieux laissés vacants.  

Ainsi, on peut dégager une fonction des catastrophes dans l’évolution biologique globale. Leur rôle est de favoriser celles des lignées qui ont un potentiel adaptatif réel, c’est-à-dire un potentiel d’engendrer de nouvelles espèces par le moyen de mutations génétiques, ces espèces étant adaptées aux changements plus ou moins brusques qui peuvent survenir sur le très long terme dans l’environnement.  

L’organisme primitif qui est à l’origine de toutes les lignées existant actuellement devait lui-même appartenir à une lignée ainsi adaptée. Car l’ADN ancêtre de tout l’ADN actuel devait résulter d’un processus qui avait été capable de traverser plusieurs épisodes catastrophiques, qui étaient sans doute plus fréquents sur la Terre primitive. L’adaptation des lignées à l’évolution globale et donc à la traversée de catastrophes était une propriété logiquement nécessaire de la vie, dès le départ. L’évolution de la vie et celle de la Terre devaient être adaptées l’une à l’autre. Plus précisément, le potentiel réel d’évolution longue de la vie devait être adapté au potentiel réel d’évolution longue de l’environnement terrestre. Et cette évolution biosphérique était elle-même adaptée aux événements cosmiques tels que les impacts de corps célestes ou les changements affectant la puissance radiative du Soleil.

 Il est alors plus simple de parler d’une seule et même évolution longue dans laquelle la vie et l’environnement terrestre, et même cosmique, forment un tout indissociable, qui n’est pas exactement une biosphère mais plutôt le Cosmos lui-même.  

  Note sur la théorie des équilibres ponctués 

En se basant sur sa théorie des équilibres ponctués, Stephen Jay Gould a apporté une importante clarification au concept d’évolution1. Il a expliqué que le « succès évolutionniste s’évalue en fait entre les espèces mêmes […] — et non pas au niveau darwinien classique des organismes qui luttent à l’intérieur des populations » ; par exemple, il s’évalue par le « taux de spéciation élevé et la grande résistance aux extinctions […]. Quelle que soit la manière dont ils [les organismes] s’adaptent à leur environnement en période normale, ils sont en danger aux moments des catastrophes2 ». Quoi qu’en ait dit Gould, qui continuait de présenter sa théorie comme darwinienne et d’attribuer la direction de l’évolution au simple hasard, ces propos indiquent assez clairement l’existence d’un potentiel intrinsèque d’évolution vers un type de télos que le darwinisme n’éclaire que faiblement.

1 Cette théorie a été présentée par Niles Eldredge et Stephen Jay Gould en 1972. 1

2 Stephen J. Gould, Le sourire du flamant rose, op. cit., p. 257-258. 2