Certaines espèces passent à travers la catastrophe, d’autres non. Nous poserons ici l’hypothèse que, lorsqu’une catastrophe se produit, il s’effectue une certaine sélection d’espèces ou de lignées. Par exemple, plusieurs lignées de mammifères, dont celle des primates, ont traversé la catastrophe du Crétacé, mais celles des dinosaures et des reptiles volants ne l’ont pas fait. La sélection par catastrophe est une sorte de sélection naturelle différée, c’est-à-dire que les espèces ou les lignées qui survivent à la catastrophe devaient présenter certaines caractéristiques qui n’étaient pas nécessairement des atouts majeurs avant que ne se produise la catastrophe — il s’agissait peut-être même de handicaps —, mais qui leur auront permis d’être retenues, c’est-à-dire sélectionnées de façon naturelle, mais non au sens de la sélection darwinienne. Celle-ci sera à distinguer de ce qui sera appelé ici la sélection paracatastrophique, soit celle qui se fait spécialement par les causes ou les suites de catastrophes qui ont par ailleurs pour effet de détruire une ou plusieurs espèces existantes. Nous conviendrons de réserver la dénomination de sélection darwinienne aux cas de sélection que nous pouvons qualifier de «normaux», c’est-à-dire qui n’impliquent pas nécessairement des événements de type catastrophique.

Il s’agit ici de reconnaître l’existence d’un avantage évolutif de certaines lignées ou de certains gènes, qui se trouvent favorisés dans le cours de l’évolution longue, en le distinguant de l’avantage adaptatif au sens de la sélection darwinienne. Si on accepte de donner à l’idée d’adaptation un sens plus général, on peut décrire l’avantage évolutif comme un avantage adaptatif des lignées. L’avantage adaptatif au sens habituel aide une forme de vie à s’adapter à un environnement donné, alors que l’avantage adaptatif des lignées permet de s’adapter à une série d’environnements différents. L’avantage évolutif au sens le plus large, pour sa part, permet d’évoluer par-delà tous les changements d’environnements.

L’adaptation des lignées peut être comprise en partie comme une préadaptation parce qu’elle est une caractéristique en quelque sorte « innée » des lignées qui sont issues de la cellule ancestrale et primordiale. Il est cependant fort possible que cette cellule ancestrale soit elle-même apparue à la faveur d’un type spécial et inconnu de transformation à partir d’autres formes de vie qui n’avaient pas cette capacité d’adaptation à l’évolution longue. Ce type spécial de transformation ne pouvait équivaloir à la mitose ni même au processus de mutation d’un fragment d’ADN en un autre fragment. Il s’agirait plutôt, par exemple, d’une transformation qui aurait produit l’ADN à partir d’un autre type de molécule plus ou moins semblable, mais structuré de façon différente. Il nous faudrait donc comprendre l’adaptation à l’évolution longue comme une transformation qui aurait affecté la structure moléculaire même de la vie. Elle serait peut-être apparue elle-même grâce à une ou plusieurs catastrophes très anciennes qui auraient effacé complètement un type antérieur de vie qui était basé sur un type de molécule auto-réplicative en quelque sorte « ancêtre » de l’ADN.

La sélection paracatastrophique semble mettre en œuvre un principe de sélection nettement plus complexe que ne le fait la sélection darwinienne. Les espèces retenues présenteraient certaines caractéristiques de préadaptation avant qu’une catastrophe se produise et qui s’avèrent des plus utiles lorsqu’elle survient1. Cette sélection paraît donner l’avantage à certaines espèces ou, plus généralement, à certains regroupements de formes de vivantes ou moléculaires qui sont les plus aptes à faire face à un événement de type catastrophique, lequel n’est en général pas prévu par les mécanismes adaptatifs de type darwinien. Nous décrirons ici ces avantages relatifs comme une souplesse adaptative, c’est-à-dire une plasticité des capacités adaptatives globales qui, par définition, comporte nécessairement le potentiel génotypique de se transformer plus tard, soit pendant ou après l’événement catastrophique, avec une probabilité appréciable en une ou des espèces qui auront encore de telles caractéristiques. Ces capacités particulières peuvent ou non comporter l’aptitude phénotypique à transformer ses habitudes de vie, au niveau individuel ou collectif. Aucune confrontation ou lutte à proprement parler contre d’autres formes de vie n’est alors requise2, mais il faut en tout cas un potentiel réel de capacité d’évoluer, susceptible de devenir effectif au moment approprié. Cette souplesse adaptative ne serait pas une lutte pour la survie individuelle, ni pour la reproduction de l’espèce. Sa fonction ne serait pas en vue de maintenir le génome tel quel, mais de le transformer de façon à pouvoir prolonger une lignée évolutive.

1 Nous pourrions utiliser aussi bien le terme d’ « exaptation », d’après Gould et Vrba. Cf. S. J. Gould et E. S. Vrba, « Exaptation—a missing term in the science of forms », Paleobiology, 1982, 8(1), p. 4-15. 1

2 Il n’y aurait pas nécessairement d’« égoïsme » au sens de R. Dawkins. 2