Le guépard est adapté à la course de façon à pourchasser les antilopes et à s’en nourrir. Et, corrélativement, les antilopes sont adaptées à la course de façon à pouvoir échapper au rapide guépard, du moins, la plupart du temps. Comme cette situation existe depuis des millions d’années, il s’agit, dans les deux cas, de stratégies profitables pour les lignées dans lesquelles s’inscrivent ces espèces. Cette description pourrait s’appliquer avec relativement peu de différences à tous les cas où des carnivores et des herbivores composent un équilibre naturel.

D’après les données de la paléontologie on peut observer que les carnivores ou d’autres prédateurs ont eu tendance à devenir de plus en plus rapides et, dans bien des cas, de plus en plus rusés, ou intelligents. Et il en va de même pour plusieurs lignées d’herbivores. Cette progression conjointe apparaît d’emblée explicable par la sélection naturelle. En fait, les variations individuelles dans une espèce donnée de carnivores auront rendu probable une sélection favorisant les plus rapides et les plus intelligents. Plus l’animal était doué pour la course et capable d’organiser avec des congénères des stratégies en groupe, plus il était apte à remporter l’épreuve contre les herbivores auxquels il devait se confronter. De même, dans le cas des herbivores, les plus rapides et les plus intelligents ont eu un avantage statistique sur ceux de son espèce qui l’étaient moins.

Si, toutefois, nous supposions que, dans un écosystème donné, les carnivores ont eu systématiquement le dessus sur les herbivores, nous devrions en conclure que la situation est instable. Les herbivores se seraient raréfiés et auraient fini par disparaître complètement sauf s’ils avaient en eux le potentiel d’évoluer vers la capacité de courir plus vite et la capacité cérébrale de contrer les stratégies des carnivores. Et, inversement, si des herbivores avaient eu la capacité d’échapper systématiquement aux carnivores même les plus rapides et les plus rusés, ceux-ci se seraient raréfiés jusqu’à disparaître complètement. Il est donc nécessaire de postuler l’existence conjointe de potentialités réelles d’évoluer vers la rapidité et l’intelligence à la fois chez les carnivores et chez les herbivores. Les deux ordres se sont en somme entraidés à évoluer. Chez les deux, il s’est produit une coévolution qui a consisté en l’augmentation progressive de la rapidité et de la capacité cérébrale. Celle-ci consistait, en particulier, en des modèles de comportement d’autres espèces servant, selon le cas, de proies ou de prédateurs, et au moyen d’y faire face[1].

Les données en ce sens sont nombreuses. Des systèmes nerveux de plus en plus développés de carnivores et d’herbivores sont observables chez bon nombre de familles. Chez les carnivores et les prédateurs en général, on observe facilement un tel résultat dans le cas des félins, des canidés, des pinnipèdes, de certains primates et de certains cétacés. Plusieurs herbivores, on observe les cas des antilopes, des proboscidiens, des girafidés. D’autres familles ont participé à des types semblables de symbioses évolutives, comme les rongeurs, des mollusques tels que les poulpes et les sociétés d’insectes.

Force est d’admettre que sur le long terme la nature ne maximise pas la survie de génomes ou de génotypes[2]. Il est donc possible d’assigner par hypothèse un télos à l’évolution globale. Ce qu’on peut savoir de ce télos hypothétique est que sa réalisation serait précédée d’une grande tendance à la diversification des formes de vie et d’une certaine tendance à produire des lignées qui coévoluent, c’est-à-dire une coévolution phylétique.

  Le cas des lignées des coucous et d’autres oiseaux

Une telle perspective a pour effet de modifier notablement le regard de la science porté sur l’évolution et sur les êtres vivants en général. Pour le montrer clairement, prenons un cas bien connu des biologistes. Chez les coucous, la femelle pond ses œufs dans des nids d’autres espèces d’oiseaux. Lorsque le jeune coucou sort de l’œuf, il rejette les autres oiselets hors du nid et se fait nourrir par leurs parents. Ceux-ci, en général, ne s’y refusent pas. Ils nourrissent le jeune coucou et ce, même si celui-ci est plus gros qu’eux. Certains biologistes sentent le besoin de juger cette situation, un peu comme si une éthique naturelle était alors désavouée. Ainsi, S. J. Gould s’est montré contrarié par la tricherie du coucou[3].

Pourtant cette situation, qu’on peut qualifier de parasitisme spécifique, révèle l’association des gènes interspécifiques pour l’évolution. En d’autres termes, les gènes spécifiques du coucou se trouvent associés à ceux d’une autre espèce d’oiseau d’une façon qui défavorise les gènes spécifiques de cette espèce. Les parents qui nourrissent le coucou n’ont pas d’intérêt individuel ni spécifique d’agir ainsi. En revanche, ils contribuent à la vie et à l’évolution globale. Il se manifeste, dans ce cas-là, une interaction entre deux lignées évolutives, soit celle des coucous et celle d’une autre espèce d’oiseaux. Il est évident que l’espèce coucou a évolué de telle sorte qu’elle exploite d’autres espèces de cette façon bien particulière.

Cependant il semble tout à fait possible que l’espèce ainsi exploitée engendre un jour des mutants qui sauront résister à la stratégie des coucous. Les parents, en quelque sorte, « apprendront » à se défendre contre l’intrusion du jeune coucou d’une façon ou d’une autre. Par exemple, ils détecteront l’œuf de coucou et le détruiront ou le rejetteront hors du nid avant qu’il n’éclose. Certes, ce type d’apprentissage suppose une modification appropriée du génome, ce qui peut demander un laps de temps de l’ordre du million d’années. L’espèce qui se transformera de la sorte ne survivra peut-être pas comme telle, mais sa lignée sera préservée. De même, pour que leur lignée se prolonge, l’espèce coucou devra par la suite se transformer à son tour en une autre espèce capable de s’adapter à la nouvelle situation.

Le cas des lignées de prédateurs et de proies

Nous pouvons constater que le comportement des coucous n’est nullement anormal du point de vue de l’évolution globale. Leur espèce en exploite d’autres, ce qui semble la norme. C’est le cas également des prédateurs en général, qui se trouvent à exploiter d’autres espèces. Ainsi, on peut comprendre que, même si des individus servent de proie à d’autres, une espèce d’antilope est aidée par l’espèce guépard du fait que celle-ci contribue à la régulation de sa population. Plus ces antilopes ont été rapides à la course et habiles dans leurs manœuvres de fuite, plus l’espèce des guépard en auront profité pour produire des individus de plus en plus aptes à la chasse, donc de plus en plus véloces et rusées Cette espèce d’antilope aide à la régulation de la population des guépards en ne se laissant pas attraper facilement et ce, même si, à chaque fois qu’un guépard rate sa proie, il s’affaiblit et risque l’inanition, et que l’espèce est ainsi un peu plus menacée de disparaître. Ce risque aura été surcompensé par le bénéfice apporté à l’espèce.

Ce sont cependant des lignées d’espèces qui coopèrent de la sorte dans le sens qu’elles s’aident mutuellement à évoluer. Cependant l’idée d’une aide interspécifique, c’est-à-dire de symbiose au sens élargi que nous lui donnons ici, est plus claire si nous faisons intervenir les ordres plutôt que les espèces ou les lignées elles-mêmes. Car l’évolution d’une espèce qui se trouve dans l’ascendance des guépards a été favorisée par celle d’une espèce ancêtre des antilopes. Ce sont donc plusieurs lignées apparentées de carnivores et, corrélativement, plusieurs lignées d’herbivores qui ont été ainsi favorisées. En somme, l’évolution vers ce type de caractéristique aura été soutenue dans une double pluralité de lignées à la fois, de par leur association évolutive.

1 En fait, les génomes ne comportent pas de « modèles » au sens d’une partie de ce génome pouvant être identifiée comme celle qui détermine le comportement d’une espèce. Il s’agit de modèles potentiels impliqués en droit par les conditions de base.

2 Contrairement à ce que Richard Dawkins affirme dans Qu’est-ce que l’évolution ? Le fleuve de la vie, op. cit., p. 124.

3 Par exemple, Stephen J. Gould avoue sa « colère », écrit-il à ce propos, contre « l’injustice de ce bas monde » et il qualifie le jeune coucou de « parasite piailleur » (S. J. Gould, Quand les poules auront des dents, op. cit., p. 48-49).