On pourrait de façon métaphorique comparer l’évolution globale de l’Univers, incluant celle de la biosphère, à un cours d’eau plus ou moins sinueux. Les sinuosités du cours représenteraient autant d’ « essais » pour rejoindre la mer ; lorsqu’il y aurait retour partiel du cours vers la source, dans une boucle ou un méandre, le trajet précédent apparaîtrait comme un essai « raté ». Les « accidents de terrains » rendent nécessaire tel ou tel aspect de parties du cours, sans être suffisants pour expliquer l’existence du cours d’eau, ni sa direction générale. Cependant la direction générale est assurée par le potentiel gravitationnel. Lorsque le terrain est presque plat, plusieurs directions peuvent être de probabilités comparables, si bien que rien n’assure au départ que l’eau passera par tel ou tel endroit précis. Il est assez sûr, toutefois, qu’elle aboutira à la mer[1]

Ce schème logique découle des propriétés du graphe du potentiel. Supposons qu’un système matériel comporte un télos. Chaque état réellement possible du système se trouve être l’origine de plusieurs trajets réellement possibles dont un, et un seulement, sera retenu. La multiplicité des trajets figure la base physico-mathématique de ce qu’on peut appeler des « essais ». Si celui-ci résulte en une erreur, cela signifie que le trajet choisi n’aura pas pour effet de rapprocher l’état du système de son télos. Cependant, d’autres essais sont encore possibles jusqu’à ce que le télos soit finalement atteint. Il faut alors supposer qu’un nombre appréciable de trajets du graphe conduisent au même télos, ce qui implique que celui-ci se trouve décrit par un nombre approprié de sommets du graphe. 

Le concept de la sélection naturelle peut être interprété en un sens plus large que celui qu’on lui donne habituellement. La sélection peut se généraliser comme une logique de l’essai et de l’erreur, c’est-à-dire un choix logique applicable à tout corps physique, ou encore de la production physique de formes combinées aux propriétés de stabilité de ces formes (particules élémentaires, atomes, molécules, etc.). En d’autres termes, la logique de l’essai et de l’erreur résulte en la persistance de certains types de formes, compte tenu de l’environnement.  

On peut aussi parler d’adaptation en un sens généralisé ou de reproduction différentielle des objets d’une certaine forme. Ainsi, au début, les atomes d’hydrogène sont devenus prépondérants par rapport aux autres sortes de structures de particules – par exemple, l’ion H+ ou le noyau de deutérium – parce qu’ils étaient plus stables que les autres, après que la température se fût abaissée suffisamment ; ils étaient mieux adaptés que d’autres atomes moins stables. Cette adaptation générale a une signification physico-mathématique, voire essentiellement mathématique. Par exemple, au jeu de dés (deux dés), le « 7 » est plus stable et mieux adapté parce que plus probable, tout simplement. 

            La sélection naturelle, tout comme en général la méthode de l’essai et de l’erreur, représente un cas particulier de réduction du potentiel réel, au sens exact qu’on donne ici à cette expression. À chaque fois qu’une forme de vie disparaît, il s’agit d’une disparition effective, c’est-à-dire d’un événement qui s’effectue à un moment du temps réel. En d’autres termes, le potentiel réel global prévoit (mathématiquement) les potentialités réelles de sélection naturelle, chacune correspondant à un événement plus ou moins probable ; il ne prévoit pas les effectuations elles-mêmes. 

C’est pourquoi, d’ailleurs, il serait erroné d’affirmer que le potentiel global de l’Univers prévoyait dès le départ l’existence effective de l’espèce humaine. Il n’en prévoyait que la possibilité réelle, peut-être parmi plusieurs autres formes de vie aptes à l’intelligence avancée. Bref, la sélection naturelle ne rend compte que de l’effectuation du potentiel réel, non du potentiel réel lui-même. Elle se trouve ainsi, indirectement, à refléter les probabilités qui sont attachées à ces effectuations. Si toutefois la probabilité d’un choix adaptatif est plus grande, cela découle encore des lois physico-mathématiques de base. En d’autres termes, la sélection naturelle apparaît comme une condition statistiquement probable de cohérence du résultat effectivement sélectionné par rapport aux conditions générales de base.  

Plus généralement, la sélection physique représente la production générale de formes matérielles sur la base de lois physiques et compte tenu des aspects aléatoires tels que les mouvements dans l’espace ou les sauts quantiques. Des structures plus ou moins complexes telles que les atomes, les molécules, aussi bien que les galaxies, les planètes ou les biosphères se forment ainsi.  

La sélection biologique, qui coïncide avec la sélection dite naturelle, représente une loi dérivée du processus général de sélection physique. Elle représente une sélection qui est d’abord physique, qui porte en même temps sur des organismes biologiques et qui s’effectue souvent par l’intermédiaire d’autres organismes biologiques. La forme de vie sélectionnée est du même coup une forme matérielle sélectionnée physiquement, c’est-à-dire que les contraintes d’ordre physico-mathématiques continuent de jouer pleinement leur rôle. Et elles le font, en droit, de façon nécessaire et suffisante. 

            La sélection noétique, qui coïncide avec la sélection dite artificielle, combine les aspects physiques et biologiques avec l’action noétique. Dans ce cas, des formes de vie intelligentes produisent et sélectionnent différents objets (physiques, biologiques ou noétiques) selon leurs besoins, les ressources disponibles, leur rationalité et leurs désirs. Ce concept n’est pas entièrement nouveau, sauf en ce qui concerne sa dérivation comme cas particulier à partir du cas général de la sélection physique[2]

            Chacun de ces trois cas représente un cas particulier de la réduction de potentiel réel. Il en découle que chacun se déroule dans un temps réel, qui est le même pour chacun. Chacun des trois a pour effet de rendre effectives certaines potentialités réelles qui, souvent, étaient inconnues jusque-là. C’est aussi vrai, d’ailleurs, pour le cas noétique que pour les cas physique et biologique. Celui qui trouve une idée nouvelle ne l’a pas choisie consciemment au préalable, ce qui en vertu du principe de cohérence pose le problème de la liberté de la recherche. Nous y reviendrons plus loin (section 7.9). Une telle généralisation du concept de sélection naturelle est apte à faire mieux saisir l’importance relative que la sélection occupe dans l’évolution globale. Cette perspective permet de voir, par exemple, que le potentiel réel joue un rôle des plus importants, au moins autant que la sélection comme telle. On peut s’en convaincre assez facilement dans le cas notamment de la sélection de type noétique. 

            Souvent, les biologistes attribuent le rôle créateur de l’évolution à la sélection naturelle. Ainsi, par exemple, Gould affirme que « la sélection naturelle est la principale force créatrice du changement évolutif[3] ». Pourtant le potentiel réel de formes de vie joue un rôle sans doute bien plus créatif que la sélection comme telle puisqu’il est responsable des potentialités parmi lesquelles cette sélection peut porter. Transposée dans le cas de la sélection noétique, l’assertion de Gould reviendrait à prétendre que le choix opéré par l’artiste, parmi ses idées de création importe plus que sa création d’idées elles-mêmes, ce qui est pour le moins douteux. La sélection naturelle, dit-on, sculpte les formes obtenues à partir des potentialités réelles sous-jacentes. Cette façon de s’exprimer est déjà préférable. Toutefois, il faudrait préciser que la sélection naturelle joue plutôt le rôle de l’outil du sculpteur alors que les potentialités réelles de la nature représentent le sculpteur lui-même[4].  

Lorsqu’il tente de créer une œuvre originale, l’être humain fait souvent des tentatives ratées, puis il apprend de ses erreurs. Toutefois, les grands créateurs racontent et tentent d’expliquer comment ils ont découvert l’idée, non comment ils l’ont sélectionnée. Ils vont souvent parler d’une illumination lors de l’apparition de l’idée. Il se peut que cette illumination soit en bonne partie une construction après le fait. Les choix noétiques se font souvent à l’aveugle, tout comme les choix des autres types. Toutefois, pour échapper à la banalité, il importe que l’individu tente de se placer dans des situations de choix significatifs. 

Pourrions-nous songer à expliquer l’histoire des cultures humaines, des inventions et des découvertes par la méthode de l’essai et de l’erreur ? Pourrions-nous chercher à montrer, par exemple, que Hamlet de Shakespeare ou l’Hymne à la joie de Beethoven ont été « créés » en faisant des essais « au hasard » et en éliminant les mauvais résultats. Le Boléro, que Ravel avait pensé d’abord sous le titre Obsession d’un rythme, pourrait-il s’expliquer par la persistance d’un certain motif lors de sélections répétées[5] ? 

            Lorsqu’on utilise la méthode de l’essai et de l’erreur, il va sans dire qu’on varie les essais. Si trop peu de variations se produisent, cette méthode ne permettra pas d’obtenir des avantages significatifs. Le succès de cette méthode dépend essentiellement de la capacité de faire de bons essais et de les renouveler. Si on considère la diversité et la valeur des différents essais de la nature, on ne peut que conclure à leur très grande richesse.  

            En biologie, cette description de la production originale suggère que l’évolution devrait se décrire, sinon s’expliquer, comme un ensemble d’inventions marquantes : par exemple, la première cellule (ou cellule d’origine), la sexualité, la cellule eucaryote, les pluricellulaires, les vertébrés, les mammifères et les oiseaux, les plantes à fleurs, les papillons, l’être humain, les plantes cultivées, les animaux domestiques … Ces derniers doivent être ici considérés comme des inventions de la nature (ou de l’Univers), ce qui est inhabituel mais conforme au principe de cohérence. Nous ignorons d’ailleurs ce que comportait l’ensemble des choix possibles et quelle était la probabilité de ces choix au début de la vie sur la Terre. Toutefois, nous pouvons nous demander si la sélection naturelle à jouer un rôle vraiment crucial dès lors que la chose a été inventée. Nous pourrions croire qu’elle n’avait qu’un rôle mineur, n’ayant plus, en quelque sorte, qu’à tirer les marrons du feu. L’inventivité naturelle apparaît, en effet, sinon à chacun des essais, du moins assez fréquemment pour que le déploiement de créativité se soit étendu sur des milliards d’années. La nature s’est montrée d’une originalité formidable au moins autant qu’elle s’est montrée rigoureuse dans l’élimination de ses « erreurs ».


[1] Cette métaphore est inspirée de celle que Henri Bergson a développée dans son ouvrage, L’évolution créatrice (1907) : « L’adaptation explique les sinuosités du mouvement évolutif, mais non les directions générales du mouvement, encore moins le mouvement lui-même. La route qui mène à la ville est bien obligée de monter les côtes et de descendre les pentes, elle s’adapte aux accidents du terrain ; mais les accidents du terrain ne sont pas la cause de la route » (réédition aux Presses Universitaires de France, Paris, 1996, p. 103).
 
[2] Karl Popper a comparé ainsi la production noétique à la production biologique : “New ideas have a striking similarity to genetic mutations. […] Mutations are, it seems, brought about by questioning theoretical indeterminacy (including radiation effects) [and] for this reason […] I so much liked the suggestion about the inhibitory neurones working like a sculptor […]. In the brain these may at first arise purely probabilistic or chaotic changes and some of these fluctuations may be purposefully selected in the light of World 3 in a way similar to that in which natural selection quasi-purposefully selects mutations” (The Self and Its Brain, par Karl R. Popper et John C. Eccles, op. cit., p. 540. L’expression “World 3” désigne ce que Popper décrit comme « the world of the products of the human mind », « le monde des produits de l’esprit humain », distinct des conceptions intellectuelles en tant qu’objets abstraits; p. 38). Popper tente par la suite de résoudre le problème des interactions entre l’esprit et la matière en invoquant leur nature essentiellement différente. Il s’agit d’un dualisme inspiré de celui de Descartes. Nous reviendrons sur cette problématique dans le Chapitre 6

[3] Stephen J. Gould, Le pouce du panda, op. cit., p. 218.

[4]Le même type de critique est applicable dans plusieurs autres cas de soi-disant « forces évolutives ». La sélection comme « force » est probablement le cas le plus fréquent. Un autre cas fréquent est celui des mutations et il arrive aussi qu’on désigne la migration et la dérive génétique comme des forces évolutives. Ces deux derniers cas sont de type logique ou mathématique (ou géométrique). Ils font partie des conditions initiales de l’Univers. Les mutations font plus directement signe vers les lois de base.

[5]Cette question est inspirée par la théorie du « mème » égoïste qui, selon Richard Dawkins est par rapport à la transmission culturelle l’analogue du gène par rapport à la transmission génétique. Cf. R. Dawkins, Le nouvel esprit biologique, op. cit., chapitre XI, p. 263 et suiv.