L’usage de l’expression « rendre possible » conduit à des méprises. Ainsi, alléguant que les « erreurs » de copies de l’ADN ont rendu possible l’évolution, on conclut qu’elles l’ont « créée ». Ou encore on conclut que la sélection naturelle est « le moteur » de l’évolution parce qu’elle « rend possible » l’apparition de nouvelles formes de vie. En fait, c’est plutôt l’Univers, doué de son potentiel réel, qui a produit l’évolution globale. Plus précisément, les lois de base combinées aux conditions initiales ont, dès le départ, rendu possible toute l’évolution qui a suivi. De même, on dit que la concentration de l’oxygène a rendu possible l’évolution des métazoaires alors qu’elle a plutôt rendu effectivement possible cette possibilité réelle de l’évolution.  

            C’est une grave méprise d’attribuer ainsi des créations de possibilités à des « erreurs » ou, même, à la sélection naturelle, qui n’est en fin de compte qu’une contrainte logique. Ce type de confusion équivaudrait, par exemple, à attribuer la créativité du poète inspiré à sa seule plume ou, ce qui n’est guère mieux, à une simple méthode d’essais et d’erreurs. 

            Un autre exemple, de nature différente, consiste à parler de ce qui est « riche de possibilités » alors que, dans un langage plus rigoureux, il faudrait décrire cette situation comme étant « probablement riche de possibilités effectives », où le mot « probablement » signifie qu’on l’ignore en fait, mais qu’on a certaines raisons valables de le croire. Dans ce cas, c’est la différence entre une probabilité subjective et une probabilité réelle qui est en cause. De plus, l’expression « riche de possibilités » est l’expression d’un truisme si l’on tient compte des possibilités réelles. Toutes les époques du passé étaient d’une richesse incommensurable en possibilités réelles, bien que peut-être beaucoup moins riches en possibilités effectives. De même, beaucoup de formes de vie ou d’environnements — la plupart peut-être — ont d’innombrables possibilités réelles, dont la plus grande partie ne se réalisera qu’à long terme. De même, tous les être humains semblent avoir des possibilités réelles extraordinaires pour la réalisation desquelles il faudrait toutefois un environnement approprié. La prise en compte du potentiel réel des humains sera pour nous la base d’une nouvelle conception de l’humain que nous appellerons l’ « humain transfini1 ». 

            L’expression « rendre possible » est peu rigoureuse parce qu’elle peut laisser entendre que l’apparition de l’objet concerné n’était pas encore possible avant un certain moment. En d’autres termes, elle laisse entendre qu’une possibilité réelle a été créée de toute pièce à ce moment, comme s’il s’agissait d’une génération spontanée ou de l’acte d’une divinité. Si la possibilité dont on fait mention est réelle, celle-ci existait déjà en tant que telle et, s’il s’agit plutôt d’une possibilité subjective, il faudrait quand même modifier l’énoncé. Dans ce cas, notre connaissance de l’apparition de cet objet n’est pas rendue possible en soi, mais elle est rendue subjectivement possible en raison d’une transformation effective de nos connaissances sur cet objet, ces connaissances étant alors, pour nous, réellement possibles. Bref, il nous est rendu effectivement possible de savoir que cet objet pouvait ou devait apparaître à ce moment.

1 Voir le chapitre 7 et, en particulier, la chapitre 7.4. 1