On sait que les biologistes utilisent couramment le concept d’erreur, en particulier, dans le sens d’erreur de copie de l’ADN dans les mécanismes de la réplication. On utilise aussi ce concept d’erreur dans la théorie de l’information ou dans la théorie des systèmes, par exemple. Toutefois, au moins dans le cas de la théorie de l’évolution, la concept d’erreur est utilisée de façon imprécise et surtout peu pertinente. Nous verrons que la prise en considération des lois de base (notamment les lois de la mécanique quantique) devrait inciter à plus de rigueur sur ce point. 

            Certes les modifications du matériel génétiques sont des erreurs d’un point de vue humain, ou médical, puisqu’elles sont susceptibles de provoquer des lésions dont les effets sont nocifs. D’un point de vue physique, cependant, ces modifications ne sont pas du tout des erreurs ni des anomalies parce que les formations atomiques ou moléculaires sont normalement sujettes à des perturbations ou des transformations dont on peut en principe calculer la probabilité en fonction d’un laps de temps. La théorie quantique prévoit même que l’absence de telles modifications moléculaires sur une longue durée est pratiquement impossible.  

            Il fait partie des présupposés fondamentaux de la biologie que ses lois doivent être entièrement compatibles avec les lois de base de la physique. Parler d’ « erreurs » dans la transmission ou la reproduction des molécules comme l’ADN est donc une déformation. Ce langage comporte une connotation finaliste implicite, soit celui selon lequel le génome tend nécessairement à rester le même ou qu’il tend nécessairement à se reproduire à l’identique. Le mot erreur connote l’action de se tromper, de se méprendre, comme s’il y avait faute ou bévue, et donc une intention consciente. Qu’une molécule « tende » à rester la même et qu’il se glisse des « erreurs » dans cette tendance est au mieux une métaphore. Il serait plus rigoureux d’utiliser un terme neutre tel que « perturbation ». 

            Sur quelques millions d’années, parler d’erreurs accidentelles subies par un génome peut sembler vraisemblable, mais sur des milliards d’années et sur l’ensemble de la biosphère, ces quelques erreurs représentent une quantité monumentale de transformations qui alors deviennent significatives d’autre chose. Il serait déplacé de prétendre que la biosphère ne serait que le résultat d’une somme d’erreurs de la part de la nature.

            D’ailleurs l’idée de transformations moléculaires constructives est exprimée couramment par les biologistes sans que cela ne leur paraisse contradictoire dans les termes. Par exemple, un biologiste l’énonce ainsi : « l’erreur [de copie de l’ADN] peut être bénéfique ; elle a été essentielle pour l’évolution progressive de la vie ». Il écrit même que les erreurs « ont rendu possible l’évolution[1] ». D’autres auteurs expriment la même idée de façon aussi significative : « la possibilité que des erreurs se glissent [dans les instructions lors du copiage] pour les générations suivantes […est…] ce qui permet l’apparition et la sélection de formes de vie mieux adaptées au milieu […]. C’est par ce processus que les espèces ont évolué […] des premiers organismes unicellulaires jusqu’aux plus récentes, dont l’homme[2] ». 

            Cette façon de décrire l’évolution semble au moins en partie attribuable au fait que le darwinisme attribuait dès le départ l’évolution à des variations dues au hasard. Ce n’est qu’avec l’avènement de la biologie moléculaire qu’on a pu en quelque sorte faire la lumière sur les mécanismes ainsi présupposés. Jacques Monod, en 1970, a estimé que « la théorie sélective de l’évolution n’a pu prendre tout son sens, toute sa précision, toute sa certitude, que depuis moins d’une vingtaine d’années », soit le moment où la biologie moléculaire a été établie, ce qu’il explique en précisant que cette théorie est compatible avec la physique moderne et même est fondée sur elle[3]. Pour Monod la théorie quantique, c’est-à-dire le probabilisme quantique, ne fait qu’appuyer l’idée que le hasard a joué un rôle essentiel dans l’évolution.  

            Cette mise en cause de la physique dans les mécanismes évolutifs serait en fait plutôt une bonne raison pour cesser de voir comme des erreurs les processus de transformations moléculaires qui se déroulent au niveau des gènes. La persistance du mot erreur dans le discours biologique actuel repose sur un présupposé que les biologistes explicitent quelquefois. Il s’agit du présupposé que l’évolution n’est pas une propriété des êtres vivants. Cet énoncé d’aspect paradoxal semble se justifier pourtant du simple fait que l’erreur serait, pour sa part, une véritable caractéristique de l’évolution biologique[4].  

            Une autre facette du discours des biologistes consiste à insister sur l’extrême fidélité du processus de duplication. Un cas significatif est celui de Richard Dawkins. « Les caractères d’ADN, s’exclame-t-il, sont dupliqués avec une précision qui défie tout ce que peuvent accomplir les ingénieurs modernes[5] ». 

            Attribuer l’évolution à une série très longue d’erreurs est une caractéristique du discours biologique actuel, qui n’est guère consistant avec le discours d’autres domaines de la science ou de la recherche en général. Ainsi, il est rare qu’un physicien attribue la formation des galaxies à une « erreur », même si d’après les lois existantes cela est difficile à expliquer. Et il en va de même en ce qui concerne la formation des atomes, puis des molécules, à différents stades de l’évolution cosmique depuis le moment du Big Bang. En outre, dans d’autres domaines de la recherche, il est aussi rare qu’on attribue à une série d’erreurs les progrès mathématiques, scientifiques ou technologiques[6]. Une certaine négligence envers le discours des lois physiques apparaît ici, tout comme en ce qui concerne la métonymie habituelle des évolutionnistes. 

            Les biologistes n’ont dans leur esprit aucun compte à rendre aux autres chercheurs, y compris aux physiciens. Les caractéristiques de leur discours sont sans doute en partie attribuables à leur détermination à constituer une science autonome, c’est-à-dire qui ne dépende pas du discours de la physique. Du point de vue d’un biologiste, ce qu’il appelle « erreurs » de réplication n’a pas à être éclairé ni expliqué, et encore moins critiqué par les autres chercheurs.


[1] Richard Dawkins, Le nouvel esprit biologique, op. cit., p. 35.

[2] André Brack et Bénédicte Leclercq, La vie est-elle universelle? Des premiers êtres vivants à l’exploration spatiale, Paris, EDP Sciences, 2003, p. 42.

[3] Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, op. cit., p. 37-38.

[4] Ainsi que l’écrit Jacques Monod : « Pour la théorie moderne l’évolution n’est nullement une propriété des êtres vivants puisqu’elle a sa racine dans les imperfections mêmes du mécanisme conservateur » (ibid., p. 130 ; les italiques sont de Monod). Monod exprime alors son désaccord avec certaines prises de position de philosophes, notamment Henri Bergson.

[5] R. Dawkins, Qu’est-ce que l’évolution ?, op. cit., p. 32. Dawkins écrit dans le même ordre d’idée que le « darwinisme marche seulement parce que […] le procédé de réplication est parfait » (les mutations mises à part) ; il faut un « système génétique numérique » pour les temps géologiques. Un autre commentaire motivé de façon semblable est celle de Jacques Monod. Selon lui, l’évolution (qui n’est qu’une série d’« erreurs ») n’est pas paradoxale et, au contraire, le « paradoxe » est celui « de la stabilité des espèces » ; ainsi, la cellule « moderne », avec son « plan d’organisation chimique », incluant le mécanisme compliqué de la traduction de l’ADN, existe depuis 2 à 3 milliards d’années ; la lingule existe depuis 450 millions d’années et l’huître depuis 150 millions d’années (Le hasard et la nécessité, op. cit., p. 138). Or, cette caractéristique du système génétique aura favorisé un scénario évolutif à long terme (sur plusieurs milliards d’années), incluant une évolution très longue vers la complexité. La grande efficacité du mécanisme de réplication vient donc naturellement à l’appui de l’hypothèse Tia.

[6] L’effet « Serendip » ne désigne guère que certains cas d’erreurs et on ne lui accorde d’habitude aucune portée générale.