La thèse du gène égoïste repose sur l’hypothèse que le gène joue le premier rôle en tant qu’unité de sélection, plutôt que l’individu ou le groupe1. Selon l’approche du potentiel réel, il faut considérer que le gène, aussi bien que l’individu ou même le groupe envisagé selon différent niveaux de généralité (familles, espèces, genres, etc.) doivent tous avoir un rôle important dans la sélection. En outre, ils doivent tous avoir eu une stabilité assez grande pour permettre une évolution qui se poursuit sur une très longue durée. Le concept d’unité de sélection ne doit pas être vu comme exclusif, mais comme l’élément d’une coopération globale entre les trois niveaux. Il faut comprendre la logique de la sélection naturelle d’une façon générale, globale. Ce principe a dû logiquement s’appliquer à tous les niveaux de la biosphère, y compris d’ailleurs aux niveaux organiques ou moléculaires. 

             Si par exemple, du fait d’une sélection destructive, le gène ou l’individu ne sont pas suffisamment stables, les groupes ne pourront pas, non plus, se reproduire de façon durable. Il est peut-être peu pertinent de se demander si l’un des trois niveaux a préséance sur les autres, du moment qu’on sait que des lignées se sont poursuivies sur des durées de plusieurs millions d’années. Il peut aussi bien se faire que des gènes disparaissent lors de la reproduction individuelle, que des individus se sacrifient pour le groupe, ou qu’un groupe disparaisse en cédant la place à un autre, capable de prolonger la lignée évolutive. Ce comportement du vivant serait mieux désigné comme une prudente association globale, c’est-à-dire une association de l’ensemble des éléments de la biosphère, qui est en même temps une association de la biosphère avec l’environnement fourni par l’Univers. 

            Une nouvelle structure génétique évoluée est le produit d’un développement de gènes sur des milliards d’années et, en général, rien de destructeur pour l’ensemble des gènes concurrents n’en a résulté. Si tel n’avait pas été le cas l’évolution aurait pris fin, ou même la vie se serait terminée. Le gène qui dure s’est comporté de façon plus prudente qu’égoïste. Il s’est maintenu au moins assez longtemps pour que d’autres « gènes prudents » en résultent. En général, cela signifie que le nouveau gène n’a pas nui à la vie et à l’évolution biosphérique, en ayant la propriété d’abord de ne pas trop se nuire à lui-même.  

            Le concept d’évolution associative permet de rendre plus intelligible l’évolution du vivant qui s’est en fait produite depuis le lointain passé de notre planète. On sait que cette longue évolution s’est effectuée à travers maintes catastrophes planétaires ou biosphériques. Le principe de la sélection naturelle ne permet pas de bien expliquer une évolution aussi longue, aussi ponctuée d’extinctions massives. L’évolution longue peut être décrite comme une évolution paracatastrophique (du grec para, par, en raison de), soit celle qui s’est faite à la faveur d’une série de catastrophes telles que les extinctions massives. Seule une évolution dont les formes de vie sont étroitement associées entre elles et avec l’environnement global semble capable de fournir un début d’explication à l’évolution paracastrophique. 

            La sélection naturelle représente un mécanisme logique qui explique certains aspects de l’évolution biologique. Plus précisément, elle peut expliquer comment apparaissent certains caractères biologiques à partir d’une forme de vie qui a déjà évolué et qui est encore réellement capable d’évoluer. Elle ne peut toutefois servir à expliquer les séries de nouveautés qui jalonnent l’évolution globale, pas plus qu’elle ne peut, par exemple, rendre compte de l’évolution associative, qui est à la fois une évolution paracatastrophique et une coévolution globale.

1 La thèse darwinienne a été d’abord comprise comme faisant jouer le premier rôle à l’individu en tant qu’unité de sélection. Le biologiste V.C. Wynne-Edwards (1962) a, pour sa part, soutenu que le groupe devait constituer l’unité de sélection, au moins pour l’évolution du comportement social. S. J. Gould affirme que la plupart des évolutionnistes considèrent que la sélection de groupe est possible mais très rare. Il nous éclaire aussi sur sa propre position sur cette question : « le biologiste anglais Richard Dawkins m’a récemment fait sortir de mes gonds en déclarant que « l’évolution est une bataille entre les gènes […] chacun d’eux cherchant à faire des doubles de lui-même » ; les gènes se rassemblent dans un corps pour un moment, en tant que « machines de survie » (S. J. Gould, Le pouce du panda, op. cit., chap. 8 et p. 97-98). Gould affirme ne pas être « gêné » par « l’élément le plus extravagant de ce texte » (i.e. Le nouvel esprit biologique, de Dawkins), « le fait d’attribuer aux gènes des actions conscientes » ; ce sont des « raccourcis métaphysiques » d’un type bien connu. Il y a cependant « un défaut rédhibitoire dans l’attaque de Dawkins [soit que] la sélection ne peut pas voir les gènes et choisir directement parmi eux. Elle doit utiliser des intermédiaires, les corps » ; certains corps sont avantagés parce qu’ils sont plus forts, etc. ; or il n’y a pas « un gène de la force ». « Des centaines de gènes participent à la construction de la plupart des éléments du corps et leur action est coordonnée à travers une série kaléidoscopique d’influences du milieu : embryonnaires et postnatales, internes et externes ». « L’image de gènes individuels programmant le cours de leur propre survie ne présente que peu de rapport avec la génétique du développement ». Il se peut que la sélection ne choisisse pas parmi les gènes, parce que toutes les variantes fonctionnent assez bien. Gould ajoute ceci, dans un autre de ses livres : « les organismes sont plus que des agrégats de gènes » ; « ils ont une histoire » (ibid., p. 105). Puis, en 1982, Gould est revenu sur ce sujet. Il conclut en décrivant l’état des lieux. On considère aujourd’hui, écrit-il, que la sélection naturelle ne s’effectue pas seulement entre individus, mais « intergroupe », entre toutes sortes de regroupements. Voir aussi sur le même sujet, du même auteur, Quand les poules auront des dents, op. cit., p. 203. Gould y décrit Dawkins comme un auteur qui « a la plume du darwinien de stricte obédience », c’est-à-dire, pour Gould, du darwinien adaptationniste (S. J. Gould, Le sourire du flamant rose, (op. cit., p. 371). Retour 1