Stephen Jay Gould

Stephen Jay Gould
(1941-2002)
Paléontologue américain

Susumu Ohno

Susumu Ohno
(1928-2000)
Généticien américain d’origine japonaise

Le concept de potentiel réel permet de concilier les points de vue opposés de Stephen Jay Gould et de Susumu Ohno à propos de la notion d’utilité future. On a constaté la présence d’une quantité importante d’ADN répétitif dans les cellules des êtres vivants. L’information génétique véhiculée par cet ADN est donc redondante. On n’a pas réussi a en trouver une explication satisfaisante. La théorie d’Ohno, qui s’inscrit dans le domaine de l’évolution moléculaire, permettrait d’expliquer cette redondance comme possédant une « utilité future », qui consiste à favoriser la constitution de nouveaux génomes. Ce chercheur a soutenu que cette redondance est précisément ce qu’il fallait pour que l’évolution dépasse le stade de la simple bactérie. Elle aurait été nécessaire à tous les grands changements évolutifs. Ce sont les copies d’un gène existant initialement qui auraient permis de créer de nouveaux gènes[1]. Gould soutient, pour sa part, qu’on ne peut justifier l’existence de l’ADN répétitif « en invoquant les avantages qu’il peut conférer à de lointains futurs évolutifs ». On ne peut invoquer « la flexibilité potentielle [que l’ADN répétitif] apporte au changement évolutif ». Gould assure que la « sélection travaille pour le moment présent [et qu’elle] n’a aucune idée de ce qui sera utile dans dix millions d’années chez quelque descendant lointain ». Il s’explique ainsi : « Le gène dupliqué peut rendre possible un changement évolutif futur, mais la sélection ne le conservera que s’il est porteur d’un « sens immédiat » ; « l’utilité future […] ne saurait expliquer pourquoi certains gènes seront conservés à un moment donné » ; elle « ne peut être que l’effet fortuit de composantes biologiques ayant bénéficié d’une préservation immédiate pour d’autres raisons[2] ». Encore ici, Gould utilise l’argument du hasard (« effet fortuit ») irréductible à quelque finalité que ce soit. Si toutefois la « flexibilité potentielle » est interprétée au sens d’un potentiel réel, la question de la probabilité à assigner au type de processus qu’Ohno envisage (la formation de nouveaux gènes à partir de copies incluses dans l’ADN répétitif) devient décisive. L’hypothèse d’Ohno signifie que ce type de processus pourra se réaliser avec une probabilité significative, lorsqu’on envisage des durées de l’ordre de plusieurs millions d’années. Or, cette probabilité doit être vue comme calculable de façon légitime à partir des lois de base. L’hypothèse d’Ohno devrait donc être considérée comme acceptable et ce, même si on n’a encore aucun moyen d’effectuer en fait ce type de calcul. Il n’est pas illogique, ni contraire à l’esprit scientifique, de poser que certaines caractéristiques des formes anciennes les aient prédisposées à une longue évolution. Il est frappant que Gould ait développé, avec Elizabeth S. Vrba, un concept de pertinence similaire à celui d’Ohno, l’exaptation[3], soit l’« exaptation » qui, selon lui, devrait remplacer le concept de préadaptation pour désigner « tout organe n’ayant pas été édifié par la sélection naturelle pour sa présente fonction, soit qu’il en ait accompli une différente chez les ancêtres (aspect visé classiquement par le terme préadaptation) ; soit qu’il ait représenté une structure non fonctionnelle, disponible pour une cooptation ultérieure ». Il s’agit pour Gould de « réserver le mot adaptation aux seules structures qui se sont développées pour leur utilité présente » et d’attribuer celui d’« exaptation » à « celles, moins chanceuses, qui sont apparues pour d’autres raisons ou sans aucune raison classique, et qui se sont, de ce fait, trouvées par hasard disponibles pour d’autres usages ». « Les gènes nouveaux et importants, poursuit-il, qui sont apparus par évolution à partir de la copie dupliquée d’un gène ancestral sont des exaptations partielles » qui étaient demeurées « sans usage » jusqu’à ce moment. Ainsi, s’il s’avérait que cette « copie dupliquée d’un gène ancestral » était de l’ADN répétitif, l’exaptation jouerait un rôle similaire aux copies qui, selon Susumu Ohno, devaient avoir une « utilité future ». Selon Gould, seul le hasard est en cause et ce n’est qu’après coup que l’on pourra parler d’exaptation d’une structure. Ohno, au contraire, laisse entendre que l’ADN répétitif ne sont pas là « par hasard » mais en vertu de leur « flexibilité potentielle », ce qui signifie que cette fonction de l’ADN répétitif est reconnaissable dès le début. Cette position semble contestable parce que rien ne prouve que l’ADN répétitif qui existe actuellement dans une forme de vie pourra à nouveau, avec une probabilité significative, provoquer un changement évolutif dans l’avenir. Il manque une précision à la formulation de l’hypothèse d’Ohno afin de la rendre conforme aux exigences légitimes de la démarche scientifique actuelle. Le problème dans l’approche d’Ohno est que l’utilité future est une catégorie indéfinissable en termes fonctionnels, c’est-à-dire d’utilité immédiate. Il faut plutôt parler de potentialités réelles en général, qui existaient nécessairement au départ de l’évolution de la vie terrestre. Quant à savoir s’il existe encore de telles potentialités réelles dans la biosphère actuelle, une telle proposition ne peut guère avoir de sens que dans l’esprit d’une réflexion telle que celle qui nous a conduits à envisager l’hypothèse Tia., c’est-à-dire dans le cadre de la conception adisciplinaire de la science. Or, cette hypothèse concerne entre autres les potentialités humaines de continuer la recherche et d’obtenir d’autres résultats scientifiques, dans l’avenir. Ainsi, nous posons l’hypothèse Tebf  que Ohno aurait dû formuler. Il s’agit de l’hypothèse selon laquelle il y aura une évolution biologique future. Si on applique Tebf à l’évolution passée, avant que l’humain n’apparaisse, cette hypothèse équivaut à poser que l’ADN répétitif a joué un rôle important dans cette évolution. Quant à savoir si l’évolution de type biologique se poursuivra dans l’avenir grâce à l’ADN répétitif, on peut en douter parce que, si l’évolution biologique se poursuit, ce sera vraisemblablement surtout de par l’intervention humaine et, plus précisément, de par le génie génétique.


[1] Susumu Ohno a développé sa théorie dans son livre Evolution by Gene Duplication (New York, Springer, 1970).

[2] Stephen J. Gould, Quand les poules auront des dents, op. cit., p. 197-198.
[3] S. J. Gould et E. S. Vrba, « Exaptation—a missing term in the science of forms », Paleobiology, 1982, 8(1), p. 4-15. Gould explique le concept d’exaptation dans La foire aux dinosaures, op. cit., p. 133-134, et dans Quand les poules auront des dents, op. cit., p. 199 et suivantes.