Ce qui précède permet d’établir que le principe de la sélection naturelle est une condition nécessaire pour que l’évolution s’effectue, mais qu’elle n’est pas suffisante. Plus précisément la sélection naturelle, comme le principe de réduction, apparaît comme nécessaire pour qu’il y ait effectuation d’un trajet évolutif à partir d’un potentiel réel qui fournit toutes les potentialités de cette évolution. En ce sens, les gènes apparaissent comme des unités caractérisables en tant qu’états singuliers dans une évolution singulière. Nous verrons ici comment les concepts de potentiel réel et de réduction physico-cognitive permettent d’envisager l’évolution sous un autre angle. En particulier, ils permettent d’établir que l’évolution est un processus qui de par sa nature même implique des transformations de très longue durée — plus longue même que ce qu’on en a dit généralement jusqu’à présent —. En outre, l’évolution apparaît ainsi comme un processus complexe d’association entre les lignées de gènes, ce qui va en sens contraire de l’image du gène égoïste. Le gène devient ainsi un gène évolutif, dont les propriétés favorisent l’évolution progressive de très longue durée. 

4.2.1 La longue évolution

            L’expression de « longue évolution » servira à désigner ici une évolution sur de très longues durées, de l’ordre de plusieurs centaines de millions d’années et même des milliards d’années. 

            La loi biologique selon laquelle toute vie évolue par la survie différenciatrice d’entités qui se copient apparaît comme une condition nécessaire mais non suffisante pour que l’évolution biologique ait lieu. Ces entités qui se copient sont certaines molécules, ou regroupements moléculaires, qu’on peut appeler des gènes[1].  

            Nous sommes naturellement témoins des résultats de processus évolutifs qui favorisent une longue évolution puisque nous sommes le produit de cette évolution. Nous pouvons certes voir ces résultats comme issus d’une sélection naturelle qui aura favorisé des formes capables de survivre et de se reproduire. Elle est même un élément nécessaire de la logique de cette évolution. Mais il est également nécessaire que ces formes, avec leur environnement, aient eu le potentiel réel d’évoluer jusqu’à nous et notre environnement terrestre actuel. En revanche, il ne serait pas logique de supposer que la nature n’ait sélectionné, ou favorisé, que des formes capables de survivre et de se reproduire en nombre suffisant pour que l’espèce perdure. L’explication au seul moyen de la sélection naturelle — ou au moyen du gène dit « égoïste » — ne tient compte que du potentiel effectif, c’est-à-dire le potentiel de résultats immédiats, et nullement du potentiel réel comme tel. Or, il devait nécessairement exister dès le départ un tel potentiel réel plus long. Un grand nombre de lignées connues de formes de vie en témoignent. 

            Plus précisément, il nous faut considérer le gène, ou plutôt l’ensemble dont il fait partie, comme ayant u un potentiel réel de se développer longuement dans le temps, et non seulement un potentiel effectif. Appelons « gènes évolutifs » les unités de regroupement moléculaire qui comportaient ce potentiel réel, c’est-à-dire la capacité réelle de se transformer, par mutations, en d’autres gènes et cela de façon répétée. Des gènes évolutifs sont apparus et se sont succédé de façon récurrente pendant des milliards d’années.  

            Puisque l’expression de « gène égoïste » est d’utilisation commode, convenons d’employer également l’appellation de « gène altruiste ». Il se trouve donc que le gène égoïste est, au fond, un altruiste qui s’ignore puisqu’en comportant en lui un substrat assez stable, il aura permis au potentiel réel qu’il recélait de durer le temps qu’il aura fallu pour se transformer en d’autres gènes et ce, jusqu’à nos jours. Un grand nombre de gènes auront été globalement assez altruistes pour que la biosphère en arrive à l’époque présente de la vie. Seulement certains de ces gènes auront profité d’autres gènes antérieurs. Ils auront duré plus longtemps que d’autres, et auront de ce fait produit un plus grand nombre de copies au point de se rendre décelables avec une plus grande probabilité. On les décèle au moyen de formes fossilisées, dont la découverte dépend statistiquement, entre autres, du nombre de leurs copies.  

            En somme, le caractère égoïste ne serait logiquement pas le trait dominant des gènes qui ont joué un rôle dans l’évolution du vivant ; ils sont seulement, de par leur nature, plus évidents. Cette situation tient logiquement à la grande durée de l’évolution, combinée à la diversité du vivant. Si on admet que ce type d’égoïsme n’est rien d’autre qu’une stabilité relative et que les gènes existants sont tous dotés d’une stabilité plus ou moins grande, alors il en résulte logiquement que tous les gènes de l’évolution biologique sur Terre auront combiné stabilité et mutabilité, ou, si on veut, égoïsme et altruisme. 

            Le gène qui existe à un certain moment dans la biosphère ne peut sans artifice être envisagé indépendamment de l’ensemble de tous les gènes qui existent dans la même biosphère et au même moment. De façon générale, le gène ne subsiste pas isolément. Il doit se servir d’autres éléments de cet ensemble tout en étant susceptible de servir cet ensemble, c’est-à-dire de servir la survie et le développement de cet ensemble. C’est un fait d’ordre empirique et logique. Rien ne prouve que l’ensemble génique actuel survivra ni qu’il évoluera, dans l’avenir. Cependant il est sûr que l’ensemble génique du passé, à tout moment depuis environ 3,5 milliards d’années, a été apte à survivre et à se développer jusqu’à l’ensemble génique actuel. La plupart des gènes qui ont joué un rôle actif dans ce développement ont été, sinon « égoïstes », du moins suffisamment stables et appropriés à ce développement. 

Gène « égoïste » ou gène « prudent » ? 

            Dans son ouvrage Qu’est-ce que l’évolution ?, Richard Dawkins explique pourquoi les unités de la sélection naturelle sont les gènes : « Les gènes survivent […] à la condition qu’ils permettent de fabriquer des corps qui soient bien aptes à la vie et à la reproduction, compte tenu des conditions de vie de l’espèce. » Toutefois, ce n’était là qu’une condition nécessaire pour que ces gènes laissent des traces observables. L’évolution suppose également autre chose. Ces gènes sont notamment apparus à la condition qu’ils descendent d’autres gènes qui permettaient, non seulement de fabriquer des corps aptes à la vie et à la reproduction, mais qui permettaient aussi à ces corps d’évoluer en d’autres organismes jusqu’aux organismes actuels. Dawkins l’admet en partie puisqu’il précise ainsi sa pensée : « Pour être apte à survivre, un gène doit être capable de fonctionner avec d’autres gènes de la même espèce — du même fleuve. Un gène ne peut survivre à long terme [que] dans le milieu des gènes du même fleuve » (selon Dawkins, chacune des espèces doit être représentée par un fleuve) Il insiste pourtant : « il n’est pas nécessaire de bien s’entendre avec ceux des autres espèces[2] ». Précisons que, s’il est vrai que le gène n’a pas nécessairement à bien s’entendre avec ceux des autres espèces, il lui est néanmoins nécessaire de s’entendre suffisamment bien avec l’ensemble génique qui lui est contemporain excepté, peut-être, sur de très courtes durées (cas de certains mutants peu viables). Pour survivre un certain temps, il est nécessaire que le gène s’entende assez bien avec tous les gènes du même environnement. Après tout, ainsi que Dawkins le reconnaît lui-même, « la plupart des espèces s’éteignent[3] ». Cela suggère qu’il en va de même pour les gènes. Ils sont disparus en grand nombre. Enfin, Dawkins, dans un autre ouvrage, en est arrivé à atténuer ce qu’il avait appelé l’égoïsme du gène : « Les gènes, pour « égoïstes » qu’ils soient, doivent aussi être « coopératifs[4] », l’entendant au sens d’Adam Smith, c’est-à-dire, le « chacun pour soi » est utile à l’ensemble. Il s’est alors rapproché de la logique de l’évolution, selon laquelle l’égoïsme individuel profite également à l’évolution. Si bien qu’en somme, il s’agit plutôt de prudence que d’égoïsme. 

            De par leur provenance, toutes les formes de vie qui existent ou ont existé dans cette biosphère sont de près ou de loin apparentées entre elles. Certains caractères ou certains comportements des différentes formes de vie ont favorisé certains gènes ou regroupements de gènes. Ceux-ci avaient la possibilité de durer en nuisant à d’autres, ce qui faisait d’eux en quelque sorte des gènes « égoïstes ». D’autres, des gènes « altruistes », ont cependant eu la capacité réelle de favoriser l’apparition et la stabilité de gènes différents. Certaines des questions qui en résultent immédiatement est de savoir lesquels, des gènes égoïstes ou des gènes altruistes, ont été les plus nombreux jusqu’à présent et, aussi, lesquels ont joué le rôle le plus décisif pour que l’évolution de déroule jusqu’à la biosphère actuelle. 

            Le gène du sexe femelle peut être considéré comme ayant des propriétés plutôt altruistes. Certains des propos de Richard Dawkins semblent bien aller en ce sens :  

« Par exemple, le sexe femelle en général a été exploité par le sexe mâle parce que l’œuf est plus gros que le spermatozoïde et qu’en outre la mère porte l’œuf et, chez bon nombre d’espèces, elle s’occupe de sa progéniture à la naissance et pendant un certain temps par la suite. D’après l’effet Bruce (chez la souris), le mâle fait avorter ou tue les enfants que sa partenaire a eus d’un autre. Cela explique la longue période de fiançailles avant la copulation ; le mâle veut s’assurer que l’enfant sera le sien[5]». 

            Ni l’apparition, ni la stabilité de la sexualité, au cours des ères géologiques, ne peuvent être expliquées par le concept du gène qui se copie et, donc, se reproduit au détriment des autres[6]. Du coup, cela semble démontrer que les gènes altruistes ont été nombreux, et peut-être plus nombreux que les gènes égoïstes. D’autre part, étant donné le rôle essentiel que la sexualité semble avoir tenu dans l’évolution vers la diversification des formes de vie, nous pouvons en déduire que ces gènes altruistes ont vraisemblablement joué un rôle clé dans l’évolution. Ce n’est pas le cas du gène égoïste puisque logiquement il aurait très bien pu subsister longtemps sans que des changements évolutifs importants ne se produisent.  

            Il semble probable que les gènes altruistes ont été plus nombreux, voire beaucoup plus nombreux, que les gènes égoïstes. L’ampleur de l’évolution, en termes de modifications et de diversifications des formes, a été telle que les gènes qui y ont participé sont sûrement très nombreux. Car, ou bien ces gènes ont appartenu à des espèces transitoires, ou bien, tout en ayant appartenu à des espèces de durée relativement longue (en termes de millions d’années), ils auront permis d’accroître les variations intraspécifiques ou permis à d’autres séries de formes transitoires d’apparaître. Les gènes qui ont le plus contribué à l’évolution globale de la vie n’ont vraisemblablement pas donné lieu aux formes dont les fossiles sont les plus nombreux. Il est donc tout à fait logique qu’on ne puisse facilement en observer les preuves directes. 

            La sélection naturelle peut servir à expliquer le maintien dans la durée de caractères ou de gènes, mais il est réducteur de prétendre expliquer toute l’évolution biologique sur une telle base dès lors que l’on considère l’évolution sur la longue durée[7].


[1] Richard Dawkins définit le gène de façon semblable; il le considère généralement comme une simple image d’une entité capable de se copier. Cf. R. Dawkins, Le nouvel esprit biologique (publié en 1978, chez Mengès, sous le titre Le gène égoiste, Verviers (Belgique), Marabout, 1980, p. 266.

[2] Richard Dawkins, Qu’est-ce que l’évolution ?, op. cit., p. 19 et suivantes.

[3] Ibid., p. 21. On estime à 30 millions le nombre des espèces existant aujourd’hui. Or, cent fois plus auraient existé dans le passé.

[4] Richard Dawkins, Les mystères de l’arc-en-ciel, (Unweaving the Rainbow, 1998 ; traduction de Camille Cantoni-Fort), Paris, Bayard, 2000, p. 8 (préface).

[5] Cet exemple est tiré du livre de Richard Dawkins, Le nouvel esprit biologique, op. cit., p. 207-209.

[6] Richard Dawkins reconnaît cette difficulté. Il demande carrément : « Quel est le but du sexe ? » Il laisse alors tomber que les « évolutionnistes ont beaucoup de mal à répondre… » . Puis, répondant lui-même à sa propre question, il explique que le sexe apparaît comme paradoxal parce qu’il ne permet pas à l’individu « de porter au maximum le nombre de ses gènes qui survivent ». La mitose, en effet, serait plus efficace (R. Dawkins, Le nouvel esprit biologique, op. cit., p. 70-71).

[7] Un passage tiré de l’œuvre de J. S. Gould appuie indirectement et partiellement cette conception de l’évolution : « alors qu’aucun biologiste ne remet en cause l’importance de la sélection naturelle, beaucoup doutent aujourd’hui de son ubiquité  [et un grand nombre d’évolutionnistes]  soutiennent qu’une grande partie des changements génétiques n’est peut-être pas soumise à la sélection naturelle et peut se répandre dans les populations de manière aléatoire ». Cf. J. S. Gould, Quand les poules auront des dents, op. cit., p.300.