On a souvent usé de la métaphore darwinienne de « la lutte pour la survie ». Comme Gould le fait remarquer, cette métaphore ne « sous-tend pas de combat actif » ; elle est plutôt une « lutte pour que les gènes soient présents à la génération suivante » selon plusieurs voies différentes[1]. Cependant, bien que cela soit, semble-t-il, demeuré inaperçu jusqu’à présent, un autre procédé rhétorique a été au moins aussi souvent utilisé par les biologistes. Il s’agit de la métonymie. Un bon exemple de métonymie est celui de la « fine lame » pour désigner un escrimeur[2]. Dans le cas de la métonymie présente dans le discours des biologistes, cependant, il ne s’agit pas d’une figure de style, mais plutôt d’un sous-entendu plus ou moins conscient, sorte de non-dit découlant qui est devenu assez courant dans leur discours sur l’évolution. 

            Revenons à l’interprétation qui a été donné ci-dessus (dernier paragraphe de la section 4.1.4), concernant le sens à donner à la « sélection créatrice ». Cette sélection, qui est la sélection darwinienne, ne s’entend jamais comme produisant des effets indépendamment des lois de base de la nature. Celles-ci sont en quelque sorte sous-entendues dans le discours des biologistes qui s’expriment en invoquant le rôle du hasard dans l’évolution. Appelons cette interprétation l’interprétation de la métonymie. Le mot métonymie sera pris ici dans le sens d’un phénomène rhétorique consistant à exprimer le tout par la partie et, dans le cas qui nous occupe, le tout des lois de la nature par une partie de ces lois. On peut constater que la métonymie délaisse facilement, dans l’expression du tout, une partie qui est indispensable. Le rôle des lois de base n’est jamais nié, mais une confusion existe du fait qu’on ne les implique pas formellement. Nous supposerons simplement qu’en tant que scientifiques, les biologistes seraient d’accord avec ce qui est décrit ici s’ils en prenaient connaissance. 

            Par exemple, Gould affirme que l’essence du darwinisme consiste à reconnaître que « la sélection naturelle est la principale force créatrice du changement évolutif[3] ». Ce faisant, il ne veut pas signifier alors que les forces physiques n’existent pas. Il n’est pas plus incorrect, de la part d’un biologiste, de dire par exemple que la sélection naturelle sculpte les formes à partir des potentialités réelles sous-jacentes, ce qui rejoint quelque peu la métonymie de la fine lame pour désigner un escrimeur. Pourtant, de même que certains matériaux se prêtent mieux que d’autres à la sculpture, la sélection naturelle ne peut produire des formes indépendamment des propriétés de la matière sur laquelle elle s’effectue.  

            En particulier, le phénomène biologique de la convergence permet de constater le rôle essentiel mais discret des propriétés de la matière. On sait que l’aptitude au vol s’est développée de multiples façons, soit notamment chez les insectes, les ptérosauriens, les oiseaux et les chauves-souris. Dans chacun de ces cas, le biologiste peut en pratique faire abstraction des propriétés physiques de la matière qui la rendent aptes au vol, la raison étant qu’elles semblent bien s’appliquer de la même façon dans chaque cas. Plus particulièrement, le vol de l’oiseau n’a pu apparaître que parce qu’il résultait de façon non trop improbable du potentiel de base. Comme cela aurait été le cas pour les insectes volants, il semble que les membres qui devaient plus tard devenir des ailes servaient d’abord à la thermorégulation[4]. La convergence entre l’œil des vertébrés et celui du calmar peut également illustrer les contraintes issues des lois de base en ce qui concerne la propagation de la lumière. 

            De façon frappante, le cas de l’apparition du cerveau humain illustre l’importance du potentiel réel pour l’évolution biologique. Cet organe présente de multiples fonctions : perception minutieuse de l’environnement, très grande capacité d’apprentissage sensori-moteur, langage de double articulation (mots et phrases), résolution de problèmes, chant, lecture, écriture, poésie, conception d’œuvres d’art, virtuosités musicales, expérimentations scientifiques, etc. Ce cerveau est bien plus doué que ne l’exigeaient les strictes conditions initiales de survie. S. J. Gould écrit ceci à ce propos : « Je soupçonne, par exemple, que de nombreuses et importantes fonctions du cerveau humain ont résulté de cooptations de traits dans le cadre de la construction d’un ordinateur bien plus gros que nécessaire pour les besoins limités de l’adaptation[5]». Précisément, cette potentialité de cooptation était inscrite dans le potentiel réel de la biosphère comme résultant logiquement des lois de base. Dès lors, la sélection naturelle représente une condition logique incontournable de capacité adaptative suffisante pour les potentialités qui étaient déjà là. Il s’agit alors de ne pas confondre l’essentiel de ce qui rend possible l’évolution avec une des contraintes auxquelles le processus réel doit se conformer. 

           Un autre cas, le meilleur peut-être, qui est apte à faire voir la façon dont les potentialités réelles peuvent se manifester, est celui de la néoténie. Lorsque le cerveau de certains primates est passé au cerveau humain par croissance prénatale, une potentialité sous-jacente de la matière organisée s’est développée indépendamment de l’action directe de la sélection naturelle. En d’autres termes, il fallait bien que le potentiel de néoténie existe d’abord avant que la sélection naturelle ait l’occasion d’agir. Y avait-il eu sélection préalable de formes de vie tendant à comporter de la néoténie ? Peut-être, mais ce n’est tout de même pas la sélection naturelle qui en a créé la possibilité réelle dans cet univers. Elle a plutôt joué un rôle d’élimination de possibilités réelles. C’est pourquoi on peut dire que la sélection naturelle apparaît comme un cas particulier du principe de réduction des potentialités réelles. C’est un autre aspect, moins évident, de la métonymie des biologistes. 

            Une dernière remarque sur ce sujet concerne plus particulièrement l’étude de la vie artificielle. Les chercheurs qui œuvrent dans ce domaine sont également susceptibles de laisser implicite le potentiel réel qui est en cause et d’attribuer l’évolution observée à la « puissance de la sélection », c’est-à-dire à la puissance du tri effectué parmi plusieurs résultats effectifs. Sans doute, on ne veut pas vraiment dire que la méthode du tri est seule créative de formes nouvelles, mais plutôt que le potentiel mathématique de base, surtout, est riche et que la méthode du tri permet de traduire cette richesse mathématique en un processus évolutif analogue par certains côtés à l’évolution biologique.


[1] Stephen J. Gould, Quand les poules auront des dents, op. cit., p. 21.

[2] Le mot métonymie s’entend ici en son sens propre, qui est un « phénomène par lequel un concept est désigné par un terme désignant un autre concept qui lui est relié par une relation qui est nécessaire » (cette définition et cet exemple sont tirés du Petit Larousse). On pourrait aussi utiliser le terme de synecdoque, dont le sens est voisin de celui de la métonymie, mais avec des nuances qui l’éloigne de ce qui est signifié ici.

[3] Stephen Jay Gould, Le pouce du panda, op. cit., p. 218.

[4] Voir Joel G. Kingsolver et M. A. R. Koehl, “Aerodynamics, thermoregulation and the evolution of insect wings: differential scaling and evolutionary change”, in Evolution,  39: 488-504,1985.

[5] Stephen Jay Gould, La foire aux dinosaures, op. cit., p. 14.