Admettons donc que certaines sortes de réalité qui sont réellement possibles dans notre Univers ont une certaine probabilité réelle de s’y réaliser sous certaines conditions. Cette probabilité, qui peut être faible, est donc calculable en droit et il est légitime, d’après la science actuelle, d’en poser le concept dans le cadre de la recherche. En général, nous ignorons cette probabilité. Par exemple, le concept d’une évolution probabilitaire vers un télos, se borne à signifier qu’une certaine probabilité appréciable — ce qui ne signifie pas qu’elle était élevée — existait au début de l’Univers pour que certains types d’événements se produisent, tels que la formation de lieux propices à la vie intelligente, l’apparition de formes de vie susceptibles de se développer par la suite et l’apparition d’un type d’intelligence avancée, c’est-à-dire susceptible, par exemple, de développer une pensée scientifique. 

De prime abord, plusieurs biologistes actuels tendraient à s’opposer à une telle conception. Pour eux, il n’y a pas eu de tendance significative à une complexité d’aucune sorte. Ainsi Gould, par exemple, affirme que « le principe essentiel » du darwinisme est la sélection naturelle. Dans ses termes,  

« la sélection est la force créatrice de l’évolution [et la] variation aléatoire, ou non dirigée, [y joue] un rôle capital […] en garantissant que le changement évolutionniste ne peut être attribué à la variation elle-même [parce que celle-ci] n’est qu’une donnée brute. Elle se manifeste dans toutes les directions, ou du moins n’est pas ordonnée d’une certaine façon plutôt que d’une autre dans des voies adaptatives1». 

Selon une interprétation possible, Gould exprime ici un présupposé de neutralité absolue. Ce présupposé est contestable puisqu’on peut, au contraire, faire l’hypothèse que certaines formes adaptatives sont en l’occurrence plus probables que d’autres, les forces dues à la sélection naturelle étant égales par ailleurs. Cette hypothèse de neutralité est elle-même en principe réfutable. Seulement l’observation d’un nombre suffisant d’évolutions biotiques planétaires serait en pratique susceptible de la confirmer, tout comme elle serait susceptible de l’infirmer.  

L’intention de Gould, comme celle d’autres biologistes, est de contester le finalisme classique, selon lequel une seule direction était possible, mais il s’enferme dans un faux dilemme : un seul choix possible ou bien tous les choix exactement aussi probables les uns que les autres. L’option retenue par Gould serait une hypothèse aussi invraisemblable que celle qu’il tient à rejeter.  

Toutefois, selon une autre interprétation, plus généreuse, ce que les biologistes qui s’expriment de la sorte veulent dire, au fond, n’est pas qu’il doive y avoir équiprobabilité en soi des directions possibles, mais seulement que l’on ne peut connaître les probabilités de base et que, de ce fait, on n’a aucune raison de favoriser une direction particulière. Ainsi ce que Gould veut vraiment dire lorsqu’il écrit que la variation « n’est pas ordonnée d’une certaine façon plutôt que d’une autre » est que la variation n’est pas ordonnée « indépendamment des lois physiques de base ». Et lorsqu’il affirme ensuite que la direction est donc imposée par la sélection naturelle, il sous-entend encore 1) que la seule direction dont le mécanisme est entièrement connaissable est celle imposée par la sélection naturelle et 2) que les lois de base continuent, bien sûr, de s’appliquer, et qu’elles impriment peut-être certaines directions en soi plus probables, quoique encore inconnues, aux variations.

1 Stephen J. Gould, Quand les poules auront des dents, op. cit., p. 159-160. 1