On a ignoré l’existence même du potentiel réel, aussi bien en biologie que dans le cas de l’humain. En l’absence d’un tel concept, les biologistes ont eu tendance à présupposer que les possibilités du vivant étaient illimitées. Confondant le potentiel réel avec les potentialités au sens courant de possibilités subjectives, ils n’avaient en effet aucune raison claire de croire qu’il existait pour elles une limitation quelconque. C’est pourquoi le caractère limité et formel du potentiel biologique apparaît ici comme un concept original. Voyons d’abord comment certains biologistes ont approché l’idée des potentialités de la nature. 

  Les potentialités de la nature telles que des scientifiques les ont vues 

            Ainsi que l’écrit Stephen J. Gould, dans l’un de ses ouvrages, les darwiniens de l’école « adaptationniste » tendaient à voir les organismes comme « des pâtes molles que les forces sélectives de l’environnement peuvent orienter vers n’importe quelle adaptation » et la macro-évolution comme étant entièrement réduite à l’accumulation d’innombrables étapes élémentaires[1]. Ils présupposaient donc l’existence d’un potentiel infini de petits changements. Dans un autre de ses livres, Gould montre que Darwin lui-même était moins « darwinien » que les adaptationnistes. Ainsi, dans la dernière édition de L’Origine des espèces, Darwin écrit : « Je suis convaincu que la sélection naturelle a été le principal moyen de modification, mais non le seul ». Selon Gould, ils n’ont jamais voulu en tenir compte[2].

            D’autres chercheurs qui œuvrent  actuellement dans d’autres domaines que la biologie reprennent volontiers le point de vue adaptationniste. Ainsi, le psycholinguiste réputé Steven Pinker affirme que rien n’est plus normal que la tendance à la complexité de l’évolution biologique. Car, au début, la vie était simple ; elle a eu ensuite tout naturellement tendance à se complexifier, par exemple, jusqu’à l’intelligence. Pour cela il suffisait, selon lui, que les ressources disponibles soient suffisantes[3]. Il semble vouloir dire, apparemment, que les organes ont évolué chaque fois que le coût en matière ou en énergie n’était pas trop élevé. Il ne voit apparemment aucune autre sorte de contrainte.

            Depuis Darwin, les théoriciens de l’évolution ont constamment fait des allusions au potentiel réel, mais sans l’identifier formellement. Ils ont utilisé certaines expressions significatives dans les termes de la richesse du vivant, de la production de la diversité, de variations génétiques, de capacité nouvellement apparue d’adaptation, etc. Par exemple, Gould affirme qu’« une forme vivante qui serait dépourvue de mécanisme pour accroître la diversité serait bientôt éliminée[4] » ou encore que « le bon fonctionnement de la sélection » implique une « variation génétique » et donc, selon lui, la sexualité[5]. Un autre chercheur, Steven Pinker, écrit pour sa part que les « populations d’organismes vivant naturellement gardent un énorme réservoir de variations génétiques qui peuvent servir de matière première pour la sélection naturelle ». Cela s’est poursuivi, précise-t-il, sur trois milliards d’années. Il laisse entendre que ce « réservoir » est une donnée théorique de base, un peu comme le sont l’espace et le temps. Ce qui implique, laisse-t-il entendre, qu’il demeure toujours aussi plein qu’au début[6] ». Selon Gould, « la diversité exubérante est le mot d’ordre de la nature ». Darwin l’a bien constaté et, quoi qu’on en pense, « la variation [spécifique] obsédait Darwin », parce qu’il savait « qu’aucune explication satisfaisante des grands changements évolutifs ne saurait être échafaudée tant que les causes de la variation [et les lois empiriques] ne seraient pas élucidées[7] ».

            Gould apparaît comme l’un des biologistes les plus enclins à reconnaître le caractère limité des potentialités biologiques. Ainsi il explique qu’un défaut du néo-darwinisme (ou de « l’orthodoxie darwinienne ») est de négliger les contraintes de la génétique et du développement. Il en découle qu’on ne peut bien expliquer « les phénomènes de l’évolution à grande échelle — les adaptations locales, à petite échelle […] ne peuvent expliquer, par simple extension, les tendances persistantes pendant des millions d’années ou les redistributions de diversité que produisent les extinctions de masses[8] ». 

            Le présupposé du potentiel illimité apparaît parfois sous la forme d’une thèse que l’on soutient alors sommairement. Par exemple, Gould justifie l’existence de certaines bizarreries de la nature en invoquant l’argument selon lequel « tout ce qui est du domaine du possible tend à se réaliser au moins une fois dans ce monde multiforme de la vie[9] ». Il semble que Gould, en écrivant ce qui précède, a pensé surtout aux lois génétiques. Celles-ci présupposent, indirectement mais nécessairement, l’existence d’un potentiel conforme aux lois sous-jacentes de l’environnement physique et chimique. Gould ne conçoit pas les potentialités (génétiques ou physico-chimiques) exactement comme un potentiel réel. En fait, il ne fait aucune allusion à un potentiel qui serait issu du caractère probabiliste des lois de base c’est-à-dire, plus précisément, du principe de réduction. Plutôt, il tend à l’attribuer au « hasard », notion peu précise qui lui semble scientifiquement acceptable. On peut croire que, pour lui comme pour la plupart des biologistes, invoquer le hasard signifie qu’il existe une distribution sous-jacente de probabilités qui, étant physiquement déterminées, ne peuvent de façon plausible favoriser une certaine évolution vers un but qui n’aurait rien de physique.  

            Comme Darwin l’a fait après Charles Lyell, les biologistes actuels insistent sur l’importance d’invoquer le temps géologique, dont la durée est telle que nos habitudes de pensée ne permettent pas de nous le figurer. Des processus qui s’étalent sur des millions d’années sont constitués d’une somme de changements si modestes qu’il nous est impossible de les percevoir même sur des durées de plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires[10]. Le présupposé d’un potentiel infini a pour effet de laisser croire, afin que cela soit plus vraisemblable, qu’il suffit d’y mettre quelques millions d’années pour qu’il en ressorte n’importe quelle forme de vie. La nature apparaît pratiquement comme un puits sans fond.   

            À cet égard, Jacques Monod se situe parmi les plus explicites. Ainsi il écrit qu’il est très difficile de « concevoir l’inépuisable richesse de la source de hasard où puise la sélection[11] ». Il se base sur la biologie moléculaire pour affirmer que « la loi générale » qui gouverne la formation des protéines est celle du hasard. Il précise sa pensée ainsi :  

ces structures sont « au hasard » en ce sens que, connaissant exactement l’ordre de 199 résidus dans une protéine qui en comprend 200, il est impossible de formuler aucune règle, théorique ou empirique, qui permettrait de prévoir la nature du seul résidu non encore identifié par l’analyse. […] D’un jeu totalement aveugle, tout, par définition, peut sortir, y compris la vision elle-même[12]

Ce passage de l’ouvrage de Monod est particulièrement significatif. Le biologiste y confond de façon évidente le potentiel réel avec la multiplicité combinatoire sans restriction. Certes, Monod l’envisage un peu comme un « jeu » plutôt que comme la réalité de la nature. Cependant il est très affirmatif sur l’impossibilité de toute règle limitative, que celle-ci soit « théorique ou empirique ». Il semble alors oublier que les lois de la biologie moléculaire sont elles-mêmes le produit d’une situation particulière du milieu dans lequel la vie est apparue. Même si ces lois n’ont pas été déterminées par quelque règle physique que ce soit, cela ne signifie pas qu’il n’y ait aucune limitation en provenance des conditions initiales.

            Les biologistes envisagent souvent l’étendue des possibilités comme une donnée purement mathématique. Certains affirment parfois que les variantes génétiques sont infinies puisque les chaînes d’ADN sont de longueur indéfinie[13] et en déduisent faussement que toutes les formes imaginables deviennent ainsi inévitables à long terme. En fait, le nombre de variantes génétiques, dans un univers fini, n’est pas infini. Et, même s’il l’était, cela ne rendrait pas inévitable la grande variété de formes vivantes. En effet, le nombre de combinaisons différentes de particules élémentaires est lui-même très grand et cela n’implique pas nécessairement a priori l’existence réellement possible de tous les types imaginables d’objets matériels, y compris tous les types imaginables d’êtres vivants ou conscients. L’information quant au nombre de neutrons et le nombre de protons est loin de fournir toute l’information requise pour élaborer la structure réelle concernée. En outre, indépendamment des combinaisons des éléments physiques de base, l’apparition d’êtres vivants et, a fortiori, d’êtres conscients dépend de conditions particulières (notamment de l’existence d’un milieu particulier, dont la température est assez élevée, mais pas trop, et assez stable, etc., etc.). En d’autres termes, la grande variété des formes de vie dépend de beaucoup de facteurs et non seulement de la variation de combinaisons de certains composants. 

            Cependant l’établissement du graphe du potentiel réel à partir d’un génome donné et de façon à considérer le long terme, permettrait d’obtenir une arborescence de type phylogénétique, plus ou moins analogue à l’arbre de Cuénot. Ce graphe arborescent représenterait un sous-graphe du graphe du potentiel réel global. Il est ainsi possible d’obtenir un éclairage sur le type de limitation qui affecte la globalité du vivant. Le seul fait de prendre connaissance de ce type de structure permet déjà de constater que la plus grande partie des contraintes proviennent des lois de base de la matière et que les processus à l’œuvre dans la production des formes évolutives sont au moins aussi complexes que celles qui affectent un développement embryonnaire. 

            Certains biologistes s’approchent de la conception du potentiel réel. Ils ne croient pas que tous les choix soient possibles. Cependant ils tendent à croire, ou à laisser croire, que les choix possibles n’ont pas de probabilités bien définissables, ou encore qu’ils sont tous équiprobables. Ainsi Gould fait l’hypothèse que la « flexibilité essentielle de l’évolution pourrait bien découler de sous-produits non adaptatifs permettant occasionnellement aux organismes de se développer dans des directions nouvelles et imprévisibles[14] ». L’usage du mot « imprévisible » est significatif. Pour Gould et la plupart des biologistes, le hasard ou, mieux, la contingence servent en soi de principe explicatif. Toutefois Gould se distingue sans doute d’autres biologistes sur un point. Il affirme que les choix possibles de la nature sont limités. Il lui manque, néanmoins, un autre point aussi important, qui est que les potentialités de la nature ont un caractère formel. En d’autres termes, leurs probabilités devraient être considérées, de façon scientifiquement légitime, comme étant définies et ce, même si on ne peut en pratique les calculer. 

            Le principe darwinien de la sélection naturelle n’implique pas logiquement que de telles variations sont en soi nécessaires. En fait, on les considère nécessaires, non parce qu’elles découlent de la sélection naturelle, mais parce que l’existence d’un grand nombre d’espèces très diversifiées est un fait. C’est pourquoi on ne doit pas dire que la sélection explique toute cette diversification des formes vivantes. Ce dont on ne peut douter est que la sélection naturelle est compatible avec la diversification. Quant à ce qui reste de sa pertinence explicative, sans être négligeable, cela devrait être relativisé dans une certaine mesure. 

            La riche diversité des formes de vie ne signifie pas que n’importe quelle bizarrerie peut s’y produire, mais plutôt que le potentiel réel de l’Univers est si grand que la science d’aujourd’hui ne fait guère que commencer à en constater l’ampleur. Il y avait sûrement un grand nombre de formes de vie différentes de celles que nous connaissons dont la probabilité réelle d’apparaître était appréciable au point de départ de la biosphère terrestre. Et il est facile de voir, en même temps, qu’un nombre encore plus grand de formes existaient dans le potentiel réel initial de l’Univers. Parmi les formes qui nous sont inconnues il y avait sans doute des formes inconnues de vie intelligente comparable en potentialités à celles des humains.


[1] Stephen Jay Gould, Quand les poules auront des dents. Réflexions sur l’histoire naturelle (Hen’s Teeth and Horse’s Toes, 1983; traduction de Marie-France de Paloméra), Paris, Seuil, 1991, p. 8-9. Gould décrit le programme adaptationniste, tel qu’il était conçu en 1959, comme un « darwinisme strict » et autosatisfait. Il se moque de la prétention des adaptationnistes selon laquelle « l’immense complexité de l’évolution était maintenant résolue », sauf pour quelques détails, disaient-ils. Sur la pertinence d’utiliser des textes de vulgarisation, voir l’Avant-propos.

[2] Charles Darwin, L’Origine des espèces, 1872, fin de l’Introduction ; cité et commenté par S. J. Gould,  Le pouce du panda (The Panda’s Thumb, 1980 ; traduction de Jacques Chabert), Paris, Grasset et Fasquelles, 1982, p. 54.

[3] Steven Pinker, Comment fonctionne l’esprit, Paris, Odile Jacob, 2005, p. 167.

[4] S. J. Gould, Le pouce du panda, op. cit., p. 209.

[5] S. J. Gould, Quand les poules auront des dents, op. cit., p. 20.

[6] S. Pinker, Comment fonctionne l’esprit, Paris, Odile Jacob, 2005, p. 178. cf. D. Dennett : Darwin est-il dangereux ?, 1995 ; O.J., 2000.

[7]Gould ajoute à ce propos que Darwin « savait qu’aucune explication satisfaisante des grands changements évolutifs ne saurait être échafaudée tant que les causes de la variation [et les lois empiriques…] ne seraient pas élucidées. » Cf. S. J. Gould, Quand les poules auront des dents, op. cit., p. 28 et 218.

[8] Stephen J. Gould, La foire aux dinosaures. Réflexions sur l’histoire naturelle (Bully for Brontosaurus, 1991 ; traduction de Marcel Blanc), Paris, Seuil, 1993, p. 321-322.

[9] Stephen J. Gould, Le pouce du panda, op. cit., p. 84. Gould tente alors de justifier l’existence d’un acarien dont les larves se nourrissent du corps de la mère.

[10] Stephen J. Gould, ibid., p. 142-143.

[11] Jacques Monod, Le hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Paris, Seuil, 1970, p. 140.

[12] Ibid., p. 110. Une remarque d’Antoine Danchin est aussi éclairante. Le mot « protéine », remarque-t-il, vient de « Protée », la protéine est censé pouvoir « adopter toutes les formes de l’univers des possibles » (A. Danchin, Une aurore de pierre. Aux origines de la vie, Paris, Seuil, 1990, p. 113). 

[13] Richard Dawkins, Qu’est-ce que l’évolution ? Le fleuve de la vie (A Darwinian View of Life. River out of Eden, 1995 ; traduction de Thiên Nga Lê), Paris, Hachette, 1997, p. 159-162. Dawkins écrit encore à propos des chaînes d’ADN que « la gamme des variantes envisageables est réellement infinie ».  

[14] Stephen J. Gould, Quand les poules auront des dents. Réflexions sur l’histoire naturelle, op. cit., p. 181. Gould fait allusion ensuite à la capacité de lire des êtres humains : comment serait-ce possible « si notre cerveau était évolutivement apparu pour la chasse, pour la cohésion sociale ou pour n’importe quoi du même genre, sans pouvoir transcender les limites adaptatives de sa destination originelle ? »