La méthode définie et utilisée ici est globalement avantageuse pour la science comprise comme une recherche adisciplinaire unique. Cependant il est en outre possible d’identifier certains avantages qui concernent de grands champs disciplinaires particuliers. 

3.8.1 En ce qui concerne la physique : 

            Cette approche conserve le principe de réduction de la mécanique quantique en tant que principe exact en droit. De plus, elle généralise ce principe de façon à le rendre applicable à des entités ou des processus biologiques ou même humains.  

            Cette approche apporte une réponse claire au problème de la mesure. L’équation d’onde de la mécanique quantique n’y est pas considérée comme fournissant rigoureusement toute l’information connaissable sur le système concerné. Il manque alors à la théorie toute l’information de type physico-cognitif. En particulier, il manque l’information relative à l’effectivité des états futurs du système en tant qu’états réellement potentiels. De plus, la méthode du graphe fait comprendre en quoi consiste ce qu’on a appelé l’effondrement du paquet d’onde. Il s’agit de l’anéantissement d’états potentiels, qui n’est pas une conséquence mathématique, mais logique (et physico-cognitive) de l’effectuation d’un état potentiel inclus dans un ensemble d’états potentiels mutuellement exclusifs. Les superpositions quantiques ne disparaissent pas du graphe global. Elles se transforment en certaines catégories physico-cognitives différentes, mais sans modifier le graphe arborescent global lui-même qui, en tant que structure physico-mathématique intemporelle, demeure inchangé. 

            Cette approche permet d’éviter un désavantage de l’approche des univers multiples, soit le nombre inconcevablement grand d’univers parallèles (en tant que branches divergentes) qui existeraient effectivement. Elle se concilie entièrement avec l’intuition d’un Univers unique. Elle se trouve ainsi à éviter une autre difficulté de la conception des univers multiples qui est la multitude innombrable d’ « alter ego » réels que chaque individu conscient posséderait. En fait, il n’y aurait que des répliques potentielles de soi-même, ce qui est très conciliable avec l’intuition.  

            Cet avantage de la méthode du potentiel réel la distingue aussi bien de l’interprétation d’Everett que de l’approche de la décohérence, qui présentent également l’inconvénient 1) d’admettre un nombre inconcevable d’états réels décorélés et inobservables, et 2) de ne pas reproduire le principe de réduction de façon exacte (en droit) 

            Les tenants de la théorie de la décohérence pourront, ou même devront, accepter les catégories physico-cognitives comme un apport à leur théorie. Ainsi, dans l’interprétation de cette théorie, il existe un moment présent, des événements, états ou processus passés, et des événements, états ou processus futurs (ou réellement potentiels). En outre, il y a une branche, ou histoire, effective et une seule, d’un point de vue phénoménologique, la nôtre, et il y a bien une différence entre un événement du trajet effectif et un événement passé effectif, même si rien ne peut mathématiquement les distinguer l’un de l’autre. De plus, il faut un principe de réalité pour rendre compte du fait que nous sommes sur cette histoire plutôt que toute autre. Il serait trompeur d’éluder le problème en alléguant que cette histoire, la nôtre, serait beaucoup plus probable que les autres. En fait, nous l’ignorons. La théorie de la décohérence démontre en partie une équivalence entre le trajet passé effectif et les événements passés effectifs. Mais cela résulte du graphe du potentiel de façon plus simple et plus complète, parce que la décohérence ne fait pas de différence réelle entre les histoires1.  

            Cette approche s’accorde avec les prédictions de la mécanique quantique standard et avec celles issues de la théorie de la décohérence. Elle reconnaît en effet que des probabilités sont assignables en droit d’après les lois de base à chacun des arcs du graphe global. 

            La méthode du graphe partage certains avantages avec l’approche de Hugh Everett. Ainsi, tout comme celle-ci, elle apporte une ontologie à l’intégrale de chemin de Richard Feynman. En outre, comme elle, elle rend le phénomène de la contrafactualité compréhensible puisqu’il est normal que les potentialités réelles d’un système aient un effet (physico-mathématique) sur d’autres potentialités du même système. 

            Selon la théorie quantique standard, on ne peut observer les effets subtils des interférences quantiques qui sont dissimulés dans l’immense complexité de la description détaillée de l’environnement. Ce fait apparaît lié à la décohérence, ce qui rejoint en même temps ce que nous avons appelé ici le principe de cohérence. L’Univers serait ainsi constitué qu’il comporte des possibilités réelles de produire un être capable de le connaître ou, en d’autres termes, l’Univers est réellement capable de se connaître lui-même.  

          L’approche du potentiel réel évite certains des problèmes particuliers de l’approche dite de l’intervention de la conscience en mécanique quantique. Elle traite la conscience comme un phénomène physico-cognitif, explicable par les principes fondamentaux de la science physique actuelle, ce qui permet notamment d’éviter de favoriser certaines dérives mystiques ou pseudoscientifiques. Elle évite enfin de traiter différemment la réalité de l’Univers selon la conscience que d’éventuels observateurs en ont ; l’Univers était aussi réel avant l’avènement de la conscience (humaine, ou même animale) qu’après. 

 

3.8.2 En ce qui concerne les sciences cognitives : 

            De façon générale, la méthode du graphe du potentiel procure aux sciences non physiques une méthode dont le principe s’expose de façon mathématiquement exacte.  

Plus particulièrement, elle permet d’apporter une solution originale au problème dit des qualia (ou problème de la conscience), dans les sciences cognitives. 

         Les chercheurs en sciences cognitives font face — de façon fort problématique — à la caractéristique « d’être de trop » chaque fois qu’ils considèrent ce qu’ils appellent les « qualia » (ou qualités sensibles, d’un objet), en tant que caractéristiques de la conscience sensible ou effective, que l’on distingue ainsi de la conscience fonctionnelle2.

         Nous verrons que le principe de réalité rend compte de cette caractéristique « d’être de trop » que l’on retrouve aussi bien, sous une autre forme, en physique quantique. En fait, elle se trouvait déjà dans la mécanique classique parce qu’elle est impliquée par les règles de correspondance entre les variables physico-mathématiques (la position x d’une particule en fonction du temps, sa vitesse v, etc.) et les observations. Par exemple, la caractéristique « d’être de trop » est impliquée dans le concept physique de la position actuelle d’une particule (ou de sa vitesse actuelle, etc.) ou, en d’autres termes plus généraux, de la position présente, passée ou future effective de cette particule. Si on l’envisage d’un point de vue physico-mathématique, cette propriété de la position d’être actuelle, ou effective, n’ajoute strictement rien à la base mathématique de la théorie ni, par exemple, aux prédictions chiffrées qu’on peut faire à partir d’elle. 

3.8.3 En ce qui concerne la philosophie des sciences : 

         La méthode du graphe du potentiel est conforme au principe de cohérence globale des sciences entre elles. Notamment, elle implique de considérer la conscience (humaine ou autre) comme étant conforme aux lois de base de la nature. 

         Elle permet de clarifier le langage de la science et de la philosophie en ce qui concerne certains aspects importants d’ordres ontologiques et cognitifs de leurs discours. Du même coup, elle fonde l’indéterminisme irréductible sur une base scientifique et philosophique plus globale

            Les catégories physico-cognitives se trouvent impliquées dès le départ dans la logique de la recherche scientifique. Une théorie corroborée demeure potentiellement réfutable. La logique poppérienne présuppose en fait certaines des distinctions physico-cognitives puisque les décisions de la recherche ont un caractère historique3. Ces décisions se prennent dans le temps réel. C’est pourquoi nous pouvons estimer qu’une théorie scientifique qui reconnaît le caractère fondamental des catégories physico-cognitives est plus cohérente avec l’existence même de la science que la théorie quantique actuelle ou toute autre théorie qui l’ignore. 

            L’approche du graphe du potentiel réel permet, sinon de résoudre, au moins de clarifier le problème de l’unicité empirique du temps réel, c’est-à-dire le fait que la donnée d’une mesure est unique, alors que sa description théorique est multiple. Dans les termes de Roland Omnès :

«  comment expliquer que le résultat concret d’une mesure soit unique, alors que la théorie ne peut que mettre tous les résultats possibles sur le même pied ? » ou, essentiellement, « comment la théorie quantique peut-elle rendre compte de l’unicité de la réalité empirique ?4 ».

        En fait, ce problème concerne ce qui a été appelé ici les catégories physico-cognitives. On peut le ramener à celui-ci : comment se fait-il que le moment présent soit unique alors que la théorie physique (quantique ou autre) ne décrit que des moments multiples ? 

         Un autre avantage de l’approche présentée ici est de permettre de faire le lien entre les identités individuelles des chercheurs et celle qui peut être désignée comme le grand sujet rationnel, ou le grand sujet de la science. Nous pouvons envisager, en fait, un grand ensemble auto-référentiel, le Gea, qui est constitué de l’ensemble de tous les documents existant à un moment donné et qui sont susceptibles de servir de référence à tout texte de recherche. C’est l’ensemble de tous les articles des revues spécialisées, en plus de toutes les monographies, en somme de tous les documents qui ont été publiés et qui peuvent servir de référence à un titre quelconque. Le Gea peut, de façon consistante et profonde, être décrit comme une grande conscience supercollective5. Ce lien d’identité est descriptible de façon simple au moyen d’un graphe du potentiel réel.  

        Dans ce cas, la propriété de regroupement du graphe en arbre signifie que, quels que soient les auteurs ou les observateurs individuels qui les auront transmis au Gea, les résultats de leurs recherches constituent une classe d’équivalence, soit celle de leurs productions et de leurs découvertes regroupées pour former la recherche et la production reconnue du Gea. On peut voir également que les événements regroupés forment un trajet unique (théorème d’unicité), entre la première de ces productions et celle qui se trouve consignée définitivement dans le Gea, ce qui permet de définir une temporalité réelle unique. Par extension du regroupement potentiel, le temps réel de l’Univers envisagé scientifiquement équivaut au regroupement unique des temps réels de toutes les différentes individualités conscientes qui vivent dans cet Univers. Cette unicité est en même temps celle du Gea, de la science et de la recherche. Le Gea équivaut à une véritable conscience d’ordre supérieur, tout comme celle d’un individu par rapport à ses cellules rétiniennes ou d’autres de ses neurones jouant un rôle dans sa conscience de l’état observé. Tout cela peut être envisagé de façon cohérente du fait de l’unicité et du regroupement dans le graphe en arbre global. 

1 Murray Gell-Mann écrit à ce propos que la « structure se ramifie d’abord […] au moment même où débute l’expansion de l’Univers, ou juste après ». Il explique que la décohérence peut aller jusqu’aux « gros grains de poussière », l’inertie, masse inerte, servant de critère. L’interprétation de Gell-Mann (et James Hartle) équivaut à considérer comme réelles un certain nombre de réductions, mais pas nécessairement toutes (Murray Gell-Mann, Le quark et le jaguar.,op. cit., p.174-176). 1

2 Ainsi, la capacité animale de percevoir des qualia ne présente aucun avantage pour la survie ou la reproduction. Voir le chapitre 6. 2

3 Cf. Karl R. Popper, La logique de la découverte scientifique (version d’origine, 1935), Paris, Payot, 1978. 3

4 Roland Omnès, Comprendre la mécanique quantique, op. cit., p. 84-86. Contrairement à ce que ce physicien laisse entendre, la théorie de la décohérence n’établit pas ce fait, mais le constate simplement, tout comme les autres théories physiques existantes. 4

5 Voir mon ouvrage Le Dieu imparfait. Essai de philosophie pour notre temps, Québec, Presses Inter Universitaires, 2006. La « supercollectivité » peut être identifiée à l’Humanité actuelle, en tant qu’organisme en train d’évoluer. On l’a nommée au moyen de différents termes tels que, par exemple, noosphère ou cerveau global, et que l’on peut également voir comme un être qui représente, dans cet Univers, l’intelligence avancée. 5