Le théorème d’unicité rend indéterminables les réductions (effectives) antérieures au moment présent. Tous les chemins correspondant ont ensemble la propriété d’unicité et ils ne peuvent donc pas donner lieu à des différences mathématiquement déterminables. Une hypothèse quant à l’effectivité d’un événement passé est invérifiable, ne donnant lieu à aucune différence observable1. Aucune loi physico-mathématique connue ne permet de déduire ce qui est, a été ou sera, effectif dans les états décrits par le graphe du potentiel. Ce qu’on peut déduire se limite à la caractérisation physico-cognitive (au moyen des catégories définies plus haut) des états à partir d’un état présent, lequel est posé comme étant effectif par définition. Or, cette caractérisation peut être faite d’après différentes interprétations de la mécanique quantique. Plusieurs interprétations différentes sont entièrement compatibles avec la base physico-mathématique. À l’exception de l’interprétation allant de pair avec le principe de réalité, il est facile de voir que chacune d’elles correspond à une application partielle et arbitraire du principe de réalité. 

             Ainsi, il n’y a aucune contradiction, au niveau physico-mathématique, entre poser que l’ « ami » se trouve dans certains états non effectifs du trajet passé (i.e. en une superposition d’états) et poser qu’il se trouve en un état effectif (i.e. un état résultant de la réduction du paquet d’onde). Tout dépend, dans ce cas, de l’application (implicite) du principe de réalité. Dans le premier de ces deux cas, l’état de l’ami n’existe pas effectivement et, dans le second cas, il existe effectivement. Étant donné ce choix possible, ou cet arbitraire, l’observateur actuel — désigné plus haut comme S’ — a naturellement l’impression d’être le seul observateur effectif de l’état du système qu’il est en train d’observer et ce, même s’il apparaît que d’autres observateurs ont observé avant lui l’état correspondant du sous-système. La loi d’unicité consacre, du même coup, le caractère consistant de la condition d’universalité de l’observation objective en science alors que cette condition paraissait mise en cause par le paradoxe de l’ami. 

            On retrouve une situation analogue, dans les sciences cognitives, lorsqu’on constate que l’on peut, sans contradiction logique ou scientifique, poser que le sujet qu’on examine est un « zombi » ou bien qu’il est une personne véritable. Tout dépend, ici encore, de l’application du principe de réalité. Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre 6.

1 Dans cet énoncé, l’usage du mot « observable » est ambigu dans le mesure où les événements passés effectifs sont des événements en quelque sorte observables, c’est-à-dire des événements qui auraient été observables dans le passé puisqu’ils auraient pu être effectifs. Ce qu’il faut cependant comprendre de l’expression « différence observable » dans cette phrase est le sens habituel que lui donnent les physiciens. 1