La science classique a été comprise comme étant fondamentalement une connaissance de ce qui est général, ce qui signifie qu’on a considéré qu’une théorie complète était celle qui donne toute l’information sur ce qui peut être observé et non sur ce qui se passe effectivement, qui relève du fait singulier. La science moderne et, en particulier, la théorie quantique se trouvent à dépasser cette perspective en considérant comme digne du discours scientifique non seulement ce qui est observable mais également ce qui est effectivement observé. Par ailleurs, d’après le principe de cohérence, on admet que la science fait partie de la réalité historique de l’Univers et qu’à ce titre, elle doit tenter de se comprendre elle-même. Les théories scientifiques elles-mêmes, et les résultats de la recherche en général, sont eux-mêmes des faits singuliers. Comme la science réelle apparaît comme un fait singulier de l’Univers, on devra admettre que la recherche scientifique de compréhension consiste également à tenter de comprendre les faits singuliers en tant que tels. La science acquiert alors comme but de comprendre la réalité, que celle-ci soit envisagée de façon générale ou non, et qu’elle soit décrite de façon mathématique ou non.  

             En ce qui concerne le principe de réduction, il faut le compléter au moyen du principe de réalité. Non seulement les résultats des mesures constituent ce qu’on peut appeler des faits ou des événements effectifs, à la différence de simples possibilités réelles, mais en outre il existe une multitude d’autres faits ou événements effectifs qui restent, par définition, inobservés. Par exemple, tous les états passés de l’Univers, à commencer par l’état initial du Big Bang, sont aussi effectifs que ceux des mesures ou des observations.  

             On a dit et répété depuis l’établissement de la mécanique quantique, en 1926, que la fonction d’onde représente toute l’information connaissable sur un système – c’est un postulat concernant l’équation de base – et, en même temps, que le résultat d’une mesure est indéterminé excepté d’un point de vue probabiliste ou statistique – c’est un postulat concernant la réduction du paquet d’onde -. Il découle de l’approche qui est présentée ici que le premier de ces postulats est exprimé de façon erronée ou incomplète. En effet, on ne peut pas affirmer que toute l’information sur le système est fournie par l’équation de base. Ce qu’il faut poser est plutôt que l’équation de base fournit, en droit, toute l’information sur les possibilités réelles du système. L’équation de base, combinée aux conditions initiales du système, permet de calculer (en droit) tout ce qui peut arriver concernant ce système, et non ce qui lui arrivera effectivement. La fonction d’onde ne représente donc pas l’information sur ce qui arrive effectivement au système. 

              Lorsqu’un fait se produit effectivement dans un système, on obtient une nouvelle information qui s’ajoute aux informations fournies par l’équation de base sur les possibilités réelles du système. Ce dernier point peut être compris d’après le graphe du potentiel et les catégories physico-cognitives. Au fur et à mesure que le temps réel s’écoule, le contenu du potentiel réel du système diminue du simple fait que des potentialités se perdent à chaque nouvelle réduction. Chaque nouveau moment présent apporte des informations sur la réalité effective, à savoir ce qui s’est passé, c’est-à-dire laquelle des potentialités réelles a été retenue parmi celles qui étaient immédiatement présentes au moment précédent. 

            Il reste alors à savoir d’où proviennent ces informations sur la réalité effective. La théorie quantique ne dit rien là-dessus. Ce fait prend souvent chez les physiciens la forme d’une contradiction énigmatique. D’un point de vue technique, l’évolution de la fonction d’onde est linéaire et unitaire, ce qui pose le problème de savoir comment les superpositions quantiques peuvent disparaître. En effet, la linéarité et l’unitarité mènent mathématiquement à une préservation des états superposés. Or, il apparaît que le principe de réduction n’est pas mathématique, mais physico-cognitif. Il n’y a donc aucune contradiction logique ou mathématique entre les deux types d’évolution. Il n’y en aurait une que si on voulait mathématiser complètement le principe de réduction. Il y a également une contradiction apparente, entre le fait mathématique qu’un moment temporel est un point parmi d’autres sur une droite qui figure le temps, et le fait physico-cognitif que le moment présent est un moment unique et singulier du temps réel. L’énigme de la contradiction est alors remplacée par certaines questions, comme par exemple celle de comprendre d’où provient le potentiel réel global.

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