Le principe de réfutabilité potentielle ne se réduit pas à admettre que toutes les théories ne sont « pas encore tout à fait correctes1». Il consiste à reconnaître non seulement que les théories doivent être vues comme des théories approximatives (jusqu’à preuve du contraire), mais aussi qu’elles doivent être vues comme n’ayant qu’une valeur partielle – et, peut-être, très partielle – en tant que représentations de la réalité physique (également jusqu’à preuve du contraire). Cela signifie que les théories actuelles ne peuvent être considérées comme des représentations justes de la réalité même si elles ont été confirmées jusqu’à un degré de précision considérable.  

            La croyance au caractère définitivement fiable des modèles qui n’ont pas encore été pris en défaut en tant que représentations de la réalité physique est une caractéristique générale de l’histoire de la recherche jusqu’à présent. Cette croyance semble d’autant plus forte que le modèle résiste plus longtemps aux tests observationnels (ou, plus généralement, à l’épreuve de l’expérience observationnelle). Ainsi, nul doute que la croyance au modèle géocentrique ait été très forte. Même si ce type de modèle paraît peu pertinent aux physiciens modernes, il s’agit pourtant d’un modèle qui a bien rendu compte des observations disponibles pendant plus d’un millénaire. De même, la physique newtonienne a résisté aux tests observationnels pendant quelques siècles. Jusqu’au XXème siècle, on a généralement considéré cette physique comme définitivement véridique. Elle a pourtant été démentie par les faits. Des tests l’ont prise en défaut et on a trouvé d’autres théories plus fiables.  

            Il y a peu de raisons de supposer qu’au cours des prochains siècles, aucune théorie mathématique nouvelle n’apparaîtra qui soit susceptible de fournir un modèle qui résistera mieux aux tests et à la critique (y compris à d’éventuels tests ou critiques de types nouveaux). Si tel devait être le cas, les théories actuelles connaîtraient alors le sort des théories qu’elles ont elles-mêmes dépassées. On pourra les voir comme des théories qui, bien qu’elles aient été utiles à la poursuite de la recherche, sont restées inaptes à fournir une représentation juste de la réalité physique. Certains de leurs éléments pourront être désignés comme faux, ainsi qu’on l’a reconnu, par exemple, à propos du géocentrisme, du mouvement circulaire des planètes ou, encore, des actions instantanées à distance ou de l’éther.  

            Personne ne peut, actuellement, identifier avec certitude quels seront les éléments des théories dites fondamentales qui seront vus à la longue comme des éléments de vérité authentique et ceux qui seront vus comme des éléments de fausseté complète.  

            On aurait d’ailleurs tort de penser que, dans le fameux modèle géocentrique, tout était faux. Il est possible d’y voir, encore aujourd’hui, certains éléments de vérité liés aux apparences ou encore liés à l’usage de cette représentation. Cependant de nos jours, lorsqu’on utilise la représentation géocentrique, on prend soin d’indiquer qu’il s’agit d’une « supposition » à des fins utiles. Les meilleures théories actuelles pourraient bien un jour connaître un sort semblable.  

1 Par exemple, Richard Feynman a écrit « nous savons qu’elle [la loi de la gravitation] n’est pas encore tout à fait correcte car nous avons encore à y incorporer la théorie quantique. C’est la même chose pour toutes nos autres lois, elles ne sont pas exactes. Il y a toujours un côté mystérieux, toujours un endroit que nous devons encore un peu fignoler. Ceci peut être ou non une propriété de la Nature mais est certainement commun à toutes les lois telles que nous les connaissons aujourd’hui. Il se peut que ce ne soit qu’un défaut de notre connaissance ». Cf. R. Feynman, La nature des lois physiques, traduit par Hélène Isaac et Jean-Marc Lévy-Leblond, Paris, Robert Laffont, 1971, p. 38. Ainsi Feynman ne semble pas complètement en accord avec l’IP. Cependant on ne peut pas dire qu’il adopte clairement l’INP puisqu’il semble supposer que les théories de base, même si elles ne sont « pas encore tout à fait correctes », sont néanmoins proches de l’exactitude et qu’elles constituent d’assez bonnes représentations de la réalité physique. D’après l’INP, on ne sait pas encore si les théories actuelles sont valables de cette façon. 1