Une autre implication du principe de réfutabilité potentielle est de modifier profondément les conceptions existantes du déterminisme. Il est courant de définir le déterminisme comme la caractéristique d’une théorie qui lui permet de prévoir de façon certaine l’évolution d’un système physique à partir de la donnée de ses conditions initiales1. S’il s’agit du déterminisme classique, on précise que l’état du système (d’après les positions et les vitesses des particules) est effectivement connaissable de façon unique à tout instant dès lors qu’il est connu à un instant quelconque. Ce type de déterminisme est remplacé, dans le cas des systèmes quantiques, par le déterminisme quantique, selon lequel seul le vecteur d’état du système, considéré comme un système isolé, est effectivement connaissable à tout instant s’il est connu à un instant antérieur. Cela équivaut à décrire le déterminisme quantique comme ce qui permet d’établir toutes les probabilités réelles des états du système. 

            Le principe de réfutabilité potentielle signifie que l’état d’un système, qu’il soit classique ou quantique, n’est effectivement connaissable que de façon approximative. Ce principe implique donc un indéterminisme exothéorique. c’est-à-dire indépendant de la théorie particulière concernée. Et il fait voir que le déterminisme tel qu’on le comprend habituellement (classique ou quantique), c’est-à-dire vu comme absolument exact, est en fait une extrapolation théorique. C’est, en d’autres termes, un prolongement théorique qui n’a jamais été vérifié expérimentalement comme tel et il faudrait le comprendre comme une approximation et comme ne donnant qu’une représentation partielle de la réalité. L’image du déterminisme selon Laplace, en particulier, représente un cas d’extrapolation excédante2

            Il est proposé ici de distinguer essentiellement entre le déterminisme endothéorique et le déterminisme exothéorique. Le premier est défini comme une caractéristique interne de la théorie et prévu par cette théorie, et ce déterminisme se trouve pris en défaut dès que la théorie elle-même est prise en défaut. Le déterminisme endothéorique lié à une théorie coïncide avec le déterminisme en droit de la science d’une époque de la recherche lorsque la théorie concernée est une théorie de base. Le déterminisme exothéorique représente un idéal de la connaissance. Il s’agit d’une position de principe sur les potentialités de la science à venir et, à ce titre, ce déterminisme reste compatible avec le principe de réfutabilité potentielle des théories actuelles. Le déterminisme endothéorique reste acceptable en tant qu’approximation du comportement des systèmes physiques. 

           L’INP implique que toutes les règles de correspondance des théories physiques doivent être comprises de façon non déterministe, et ce, indépendamment de ce qu’implique la théorie quantique ou de toute autre théorie non complètement déterministe. Dès qu’une prédiction théorique implique une valeur pour une quelconque variable, la mesure qui lui correspond aura un degré de précision qui sera limité par la ligne de réfutabilité de la théorie. 

     Du fait qu’elles possèdent chacune une ligne de réfutabilité potentielle, la théorie quantique et la théorie de la relativité générale sont susceptibles d’être prises en défaut lors de tests futurs. Cependant il importe de ne pas confondre la ligne de réfutabilité de l’une ou l’autre de ces théories avec les limites de validité qu’elles prévoient elles-mêmes. 

            Selon l’interprétation non pythagoricienne du déterminisme, les théories de base actuelles, aussi bien la théorie de la relativité générale que la mécanique quantique, doivent être vues comme foncièrement indéterministes en un sens exothéorique, jusqu’à preuve du contraire. Ce type d’indéterminisme est susceptible de fonder l’idée de la liberté du chercheur de façon plus satisfaisante que ne peut le faire l’indéterminisme endothéorique. En effet, celui-ci consiste à prévoir de façon exacte toutes les probabilités des événements ou des états que peut à jamais connaître l’humain, alors que l’indéterminisme exothéorique ne détermine a priori rien de tel avec exactitude. Il demeure donc d’autres possibilités que celles qui sont prévues par l’actuelle science en droit, et même – ainsi que le montre la section qui suit – d’autres possibilités réelles qui sont peut-être très différentes de toutes celles que nous permettent de concevoir nos théories actuelles.

1 On peut aussi définir le déterminisme comme ce qui, dans la réalité, permet et garantit la possibilité de prévoir. Cependant la définition donnée plus haut est plus courante chez les physiciens. 1

2 Dans son Essai philosophique sur les probabilités (1814), Pierre Simon de Laplace décrit une « intelligence » pour laquelle « rien ne serait incertain », aussi bien dans le passé que dans l’avenir à la seule condition de connaître l’état de l’univers à « un instant donné ». Cf. E. Balibar et P. Macherey, « Déterminisme », dans Encyclopaedia Universalis, vol. 5, Paris, 1974, p. 494b. On peut dire qu’il s’agit d’une extrapolation excédante de la mécanique classique, bien au-delà de son seuil de réfutabilité, lequel est connu depuis, grâce notamment à la relativité générale et la mécanique quantique. 2