Il s’agit de distinguer, pour un moment donné du développement de la science, entre ce qui est effectif, c’est-à-dire réalisable avec les moyens expérimentaux ou théoriques existants, ou qui apparaissent comme susceptibles de devenir disponibles à court ou moyen terme, et ce qui est potentiel, c’est-à-dire réalisable avec des moyens qui n’existent pas encore mais qui pourront devenir disponibles à long terme. 

            Par exemple, la longueur et le temps sont considérés en physique comme des quantités fondamentales et des étalons sont établis afin de pouvoir les mesurer. Pour ce faire, des étalons idéaux sont invariables et déterminés de façon telle qu’ils sont accessibles. Les physiciens savent ce que veulent dire ces termes. Ils savent en particulier qu’un étalon accessible en est un qui est effectivement, et non seulement potentiellement, utilisable. Ils admettront facilement, en outre, que des étalons futurs, non encore effectivement utilisables, peuvent le devenir et qu’ils le sont donc potentiellement. 

            Afin de conceptualiser le potentiel de développement scientifique à venir, les deux définitions suivantes joueront un rôle important. On distinguera entre les capacités effectives et les capacités potentielles en ce qui concerne la production de concepts théoriques et d’outils expérimentaux. Par définition, les capacités effectives sont celles qui, à toute époque de l’histoire de la recherche, sont en mesure de s’actualiser à l’époque même, soit à court terme ou moyen terme, alors que les capacités potentielles sont celles qui deviendront effectives à court, moyen ou long terme dans le temps historique de la recherche. Il faut préciser que ces capacités sont celles d’individus ou de groupes de chercheurs, qu’on peut en principe assimiler à l’humanité en tant que considérée à un moment de l’histoire de la recherche scientifique.  

            Ainsi, par exemple, Newton – comme d’autres de ses contemporains – avait la capacité effective de développer le calcul infinitésimal qui, comme on le sait, a été l’outil mathématique qui a permis à la dynamique classique et à la mécanique céleste d’émerger. Cependant lui et ses contemporains n’avaient sans doute pas la capacité effective de concevoir la théorie de la relativité générale ni la cosmologie moderne. Il leur manquait notamment pour ce faire plusieurs bases mathématiques essentielles (par exemple, la théorie des groupes et le calcul tensoriel) et plusieurs résultats expérimentaux (par exemple, ceux apportés par les grands télescopes et la radioastronomie). En revanche, il serait juste de dire que l’humanité du XVIIe siècle avait la capacité potentielle de se développer de façon à ce que la cosmologie moderne devienne effectivement réalisable par la suite.  

            Ainsi on peut voir que la distinction, faite plus haut, entre temps court et temps long correspond à la distinction entre les capacités effectives et les capacités potentielles. D’ailleurs, les physiciens ont déjà pris l’habitude de ce type de distinction, par exemple, lorsqu’ils distinguent entre une théorie classique et une théorie moderne. Ainsi la théorie quantique sous sa forme connue de nos jours n’existait qu’à l’état potentiel dans la recherche, à l’époque où dominaient encore les conceptions classiques de continuité de l’énergie ou de l’action. 

           Il n’existe évidemment pas encore de théorie mathématique de la complexification historique de la recherche mathématique et scientifique. Cependant, comme une accumulation d’acquis durables s’est produite au cours des siècles et continuera vraisemblablement de le faire encore sur le long terme, on peut admettre la pertinence d’un concept formel de différence entre ce qui, à une époque donnée, est effectivement disponible et ce qui ne l’est que potentiellement. 

            D’après l’IP, les théories de base sont appelées « théories fondamentales » et ne sont ordinairement pas considérées comme « potentiellement » réfutables, au sens donné ici, mais seulement, disons, comme « pouvant être en principe réfutées », ce que l’on comprend comme signifiant qu’elles doivent être parfaitement exactes jusqu’à preuve du contraire. L’INP fait voir, au contraire, que les théories de base sont réfutables, en principe et en pratique, et qu’il est tout à fait envisageable qu’elles soient réfutées dans la recherche à long terme.

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