Le télos (du grec telos, qui signifie but, terme, effet ou résultat) d’un système sera défini ici comme le résultat naturel remarquable du développement de ce système. Une étoile est le télos possible d’un nuage de gaz dans l’espace intersidéral Un arbre peut être le télos plus ou moins probable d’un gland ou d’une samare. Un animal adulte est le télos plus ou moins probable d’un embryon de la même espèce. Un grand nombre d’objets produits par la nature, en tant que réalités observables ou mesurables, peuvent être considérés comme des télos : un électron ou un photon, une étoile ou une planète, un être vivant.  

Même un être humain peut être vu comme le télos d’un processus naturel de type évolutif ou embryonnaire. Si on définit la nature comme devant être non humaine, l’humain doit certes être considéré comme une entité non naturelle. Cependant, une telle définition repose sur un statut particulier a priori dévolu à l’humain. Notre optique est ici différente en conséquence de l’application du principe de cohérence. Si la réalité de la recherche scientifique doit être incluse dans l’Univers physique ou naturel, et explicable en droit par les lois et principes de base, il en découle alors que l’être qui effectue la recherche, en l’occurrence l’humain, doit être inclus dans l’Univers naturel. Comment, en effet, affirmer que l’espèce humaine résulte de l’évolution biologique tout en séparant essentiellement l’humain de la nature ? L’humain réel n’est pas plus à exempter des principes biologiques de base que des principes physiques de base[1]

Plusieurs processus semblent se définir en tant que producteurs de télos diversifiés : l’expansion de l’univers, qui génère de l’énergie libre en quantité colossale, la contraction gravitationnelle, qui en découle et qui produit des potentiels physiques (effectifs), parfois un potentiel biologique (idem), l’évolution biologique, qui engendrera une réalité effective de type humain, incluant la culture humaine. Les développements d’ordre culturel ont pour effet de transformer modalement des potentiels humains réels en capacités humaines effectives. 

Lorsqu’un développement s’effectue, d’autres résultats que les télos sont évidemment possibles, tels que ce qui résulte d’une anomalie ou d’un accident. Il se peut donc que le but naturel, c’est-à-dire dans ce cas la maturité, ne soit pas atteint. En général, des probabilités peuvent être assignées sur une base empirique aux différents résultats possibles. Le télos peut être vu comme le résultat du développement d’un potentiel réel susceptible progressivement de devenir effectif, en tant que processus plus ou moins complexe. L’idée de télos n’exclut pas celle de hasard, dans le sens de l’imprévu, du résultat inattendu. En général, les scientifiques reconnaissent des télos naturels, ou normaux, dans la plupart des phénomènes de type évolutif ou embryonnaire. Dans plusieurs cas de phénomènes moins fréquents ou plus rares, il peut exister des télos cachés, aboutissements de processus qui nous révèlent, après coup, quelque chose de signifiant.  

  L’objection du finalisme

Les auteurs finalistes qui, par définition, croient que les changements dans la nature se font en fonction d’une « fin » ou d’un « but » ont eu tendance à poser comme « nécessaire » chacune des étapes essentielles de l’évolution[2]. L’apparition de la vie, notamment, serait une nécessité, de même que celle de l’humain. Les finalistes accentuent à l’excès la tendance probabilitaire des potentiels vers la certitude, alors que certains chercheurs la réduiraient volontiers presque à zéro[3]. En outre, les tenants du finalisme prétendent souvent en connaître le ou les buts les plus importants, ce qui ravale l’idée des découvertes ou des transformations à venir à celles des préjugés et des croyances.

Interpréter la nature en termes de potentialités réelles ne relève pas du finalisme. En effet, le finalisme implique généralement l’affirmation d’un but final, posé comme nécessaire. Or, le concept de potentiel implique en général la non-nécessité, c’est-à-dire que les processus issus de la nature, tels que les émergences du vivant ou de l’humain, sont en grande partie aléatoires. Il est possible que l’évolution, prise de façon générale et selon des critères objectifs, n’ait pas de but, c’est-à-dire de télos unique et précis. Il est cependant difficile de l’affirmer ou de le nier. Le fait que les étapes évolutives ne soient pas nécessaires ne suffit nullement à démontrer l’absence d’un télos. Par exemple, un embryon ou une semence sont des réalités naturelles auxquelles on peut objectivement assigner un télos. Or, rien n’assure que de telles entités naturelles se développeront jusqu’au terme que représente ce télos. C’est pourquoi il ne faut pas être trop catégorique là-dessus. Les concepts de télos et de hasard ne sont pas du tout inconciliables. Le développement lui-même n’est d’ailleurs pas plus nécessaire que ne le sont son ou ses télos. Il se peut également qu’un certain développement particulier ne soit que l’un de ceux qui suffiraient à atteindre le télos. L’idée générale de télos n’est donc pas contraire à la science et elle peut être associée, de façon adisciplinaire, à celle d’une véritable histoire de l’Univers, une histoire tissée d’événements suscités par diverses forces ou tendances et marqués par le hasard. Il est possible que d’autres télos existent que ceux qui sont actuellement connus par la science. Si, par exemple, nous posons que l’humanité se trouve incluse dans un développement historique, nous pouvons voir l’avènement de la science moderne comme un développement en quelque sorte normal et même « naturel » de l’ensemble de la biosphère terrestre. Il se peut objectivement que certains télos importants et encore tout à fait inconnus, et même inconcevables, ne puissent être découverts que dans l’avenir et, peut-être même, dans un avenir relativement lointain. 

On peut comprendre, tout d’abord, le télos de l’Univers d’au moins deux façons. On peut, d’une part, le définir comme l’un des états les plus probables vers lesquels l’Univers évolue et, d’autre part, définir le télos de l’Univers, non par sa probabilité élevée, mais par l’intérêt qu’il représente pour la science.  

Par exemple, dans le premier cas, l’apparition de formes de vie, la production de formes de vie intelligentes, ou encore l’avènement d’une intelligence avancée pourraient être posés, si l’on suppose que l’une ou l’autre de ces réalités était alors suffisamment probable, comme des télos possibles de l’Univers tel qu’il était à son début. On peut en effet, supposer qu’une espèce particulière, ou encore une lignée particulière, était au départ très improbable, mais rien n’autorise à affirmer l’improbabilité d’un ensemble de phylums correspondant à un ensemble de trajets potentiels définis par une caractéristique suffisamment générale, telle que « dotés de la capacité de vivre hors de l’eau liquide d’une planète », « dotés de la capacité de voler dans l’atmosphère d’une planète » ou encore, peut-être, « dotés d’une intelligence avancée » (incluant la capacité d’effectuer une recherche scientifique), de façon générale, c’est-à-dire indépendamment du milieu physique. 

            Dans l’ignorance des probabilités initiales, il serait aussi peu scientifique d’affirmer que de nier l’existence d’un télos particulier. On peut affirmer le rôle de processus aléatoires (du « hasard », dit-on parfois), mais l’existence d’un processus aléatoire ne contredit nullement le fait que de tels télos soient probables ou non. L’hypothèse Tia, notamment, s’accommode fort bien de l’existence du probabilisme et plus généralement de ce qu’un chercheur scientifique peut encore appeler hasard. Si une intelligence avancée apparaît dans un univers donné, elle le doit en partie au hasard, en partie au déterminisme en droit. 

            Considérons maintenant le second des cas mentionnés ci-dessus. D’un point de vue embryologique (ou plus généralement biologique), il est d’intérêt de savoir par exemple  qu’un embryon de poulet se développe vers une forme adulte de la même espèce. Ici, nous supposerons que ce qui est intéressant du point de vue de l’une ou l’autre des disciplines scientifiques reconnues, est intéressant, en fait, pour la science. Ainsi l’intelligence avancée pourrait être considérée comme le télos de l’Univers même si elle était improbable au départ et ce, parce qu’elle représenterait le résultat le plus intéressant de ce qui peut apparaître dans cet Univers. Ainsi le télos principal de l’Univers pourrait ne pas être probable, tout comme certains types d’embryons, même normaux, n’atteignent leur forme adulte que de façon improbable. Il peut exister des formes de vie telles qu’un grand nombre d’embryons soient requis pour assurer une descendance, la plupart n’étant pas viables. En fait, il n’est pas du tout contraire au concept de l’embryon que l’état adulte de son développement soit improbable. Il se pourrait donc que notre Univers en soit un cas de figure.  

            La position selon laquelle l’évolution vers la complexité (ou encore vers l’intelligence avancée) n’est que le fruit du hasard ne contredit nullement l’existence de sa possibilité réelle au départ de l’Univers. La position selon laquelle une intelligence de type humain serait d’une grande improbabilité n’est ni plus ni moins vérifiable que l’hypothèse Tia.  

            Par conséquent on ne peut récuser l’idée d’une évolution globale et téléonomique pour la simple raison que l’apparition de la vie ou de l’intelligence y était improbable au départ[4]. Il suffit qu’une intelligence avancée puisse réellement y apparaître à la suite d’un développement évolutif assez long. Cette intelligence avancée peut être vue comme le télos de l’évolution globale dans la mesure où elle constitue le résultat le plus important de cette évolution, où le mot important est pris précisément au sens de ce qui importera vraisemblablement aux yeux de cette intelligence avancée lorsqu’elle aura pris une forme accomplie[5].  

Il n’y a de hasard que sous la forme de la probabilité plus ou moins grande des processus et des résultats. Ainsi, par exemple, la vie n’émerge pas simplement par hasard, mais avec une certaine probabilité calculable en droit à partir des conditions initiales envisagées et compte tenu des lois de base. Il en découle que l’hypothèse d’une évolution tendant vers un certain résultat est conforme à l’esprit de la science actuelle et ce, même si ce résultat apparaît comme une sorte de but, c’est-à-dire un télos. Ce type de raisonnement est déjà admis depuis longtemps par beaucoup de physiciens, qui ont envisagé des scénarios à long terme pour l’Univers, tel que celui de la mort thermique ou celui du Big Crunch. De même, on reconnaît que la grande néguentropie de l’état initial de l’Univers a rendu possible une longue évolution subséquente vers la complexité[6].


[1] Les aspects éthiques (ou politiques) de la question seront considérés dans le Chapitre 7 et dans l’annexe 2.

[2] C’est le cas, par exemple, de Pierre Lecomte du Noüy, tel qu’il s’exprime dans son livre L’avenir de l’esprit, Paris, Gallimard, 1944, p. 139.

[3] C’est le cas, par exemple, de Jacques Monod, qui a défendu l’idée que l’apparition de la vie sur la Terre était un événement extrêmement improbable (Cf. Le hasard et la nécessité, Paris, 1972, p. 160-161).

[4] Chez Jacques Monod, la notion de téléonomie implique « l’idée d’une activité orientée, cohérente et constructive », par exemple, l’action des protéines. Monod considère la téléonomie comme une propriété fondamentale du vivant, même si certains biologistes la refusent (cf. Le hasard et la nécessité, Paris, Seuil, 1970, p. 22 et 59). On invoque, ici, une base physico-mathématique pour fonder la téléonomie et on la retient afin de marquer la différence avec la finalité, en affirmant que le but était d’une certaine probabilité, non qu’il était nécessaire. 

[5] Jacques Monod écrit que l’événement décisif a pu ne se produire « qu’une seule fois », ce qui « signifierait que sa probabilité a priori était quasi nulle […] la biosphère apparaît comme le produit d’un événement unique », même s’il se peut que beaucoup de « variantes » aient été éliminées par la sélection » et la « probabilité a priori que se produise un événement particulier parmi tous les événements possibles dans l’univers est voisine de zéro. » (cf. Le hasard et la nécessité, op. cit., p. 160-161). On peut tenir ici à remarquer, contre ce qui semble être l’intention de Monod, que cet événement, en tant que type d’événement, n’est peut-être pas si improbable compte tenu de l’immensité de l’Univers. 

[6] Voir Murray Gell-Mann, Le quark et le jaguar. Voyage au cœur du simple et du complexe (The Quark and the jaguar. Adventures in the simple and the complex, op. cit., p. 412.