Le concept de potentiel réel est, en un sens précis, le plus fondamental des concepts scientifiques. Il a été défini, plus haut, à partir de la mécanique quantique. En fait, il peut être aussi bien défini à partir de toute théorie physico-mathématique qui comporte un déterminisme de type quantique (déterminisme probabiliste). Il pourrait, par exemple, être défini à partir de la théorie des supercordes[1]. En outre, il pourrait être appliqué tel quel, avec son exactitude mathématique (en tant que graphe arborescent), à tout autre domaine de recherche, tel que la biologie ou les sciences cognitives. Le concept de potentiel réel est pertinent à toute science, tout domaine de recherche.  

            Il n’est pas sûr que ce potentiel fondamental exprime ce que nous avons appelé plus haut le « déterminisme originel ». Celui-ci doit être considéré comme étant peut-être encore plus fondamental. Il est tout à fait possible que toute la science actuelle combinée avec les concepts développés dans cet ouvrage ne soient pas en mesure d’exprimer mathématiquement ce déterminisme originel. 

            Un être humain est lui-même doté d’un potentiel réel, qui comporte tout ce qui lui est réellement possible en tant qu’apprentissage, projet, action ou réalisation. Le potentiel humain réel représente la version en soi la plus objective de ce qui nous est accessible. Il l’est même encore plus que la science elle-même dans la mesure où celle-ci est vue comme un sous-produit du potentiel humain. Il nous faudra admettre, d’ailleurs, que le potentiel réel d’un humain est incommensurablement plus riche et plus grand que ce qui est couramment désigné sous l’expression de « potentiel humain » telle qu’elle a été comprise jusqu’à présent, qui ne représente guère qu’un ensemble relativement restreint de possibilités subjectives ou culturelles établi à partir de l’expérience historique de l’humanité. Celle-ci possède elle-même un immense potentiel réel qui dépasse encore sûrement tout ce que quiconque a pu imaginer jusqu’à présent. 

            Toutes les sciences sont intégrées entre elles par l’unicité du potentiel réel conjugué de leurs recherches respectives. Cela signifie en d’autres termes que le potentiel réel de l’Univers décrit par la physique, joint au potentiel réel de la biosphère décrite par la biologie et aux potentiels humains réels tels que compris par les sciences humaines, toutes ces disciplines étant envisagées dans leur état actuel, constitue le potentiel global commun de la science actuelle. Celui-ci est lui-même issu du potentiel originel d’intelligence avancée (selon la version humaine) qui existait au point de départ de notre Univers. Il existe, en effet, indépendamment de la représentation actuelle en termes de « Big Bang », une sorte d’origine universelle dont la signification est plus profonde, plus fondamentale. La théorie du Big Bang et toute la physique actuelle en sont des sous-produits. Il existe un Univers en soi, à relier au potentiel global de l’Humanité (ou de l’intelligence avancée) qui sert de référence implicite à notre rationalité scientifique et philosophique. C’est de ce potentiel fondamental, qu’en un sens détourné, la mécanique quantique et la cosmologie actuelle tentent de donner une représentation physico-mathématique. 

            Le projet commun de l’ensemble des disciplines — comprendre la réalité — permet de constituer l’unicité de l’Univers référentiel, le puits commun des potentialités, malgré la diversité des objets et des méthodes. Cette unicité ne nous apparaît pas comme déductible d’axiomes ; elle nous apparaît comme une évidence fondamentale. Une intégration effective des disciplines se fait implicitement par l’ensemble commun des textes-sources de références. Ce Grand ensemble autoréférentiel (Gea) apparaît comme la figure la plus concrète du potentiel d’intelligence avancée, qui est le vrai fondement de notre Univers. Les différents chercheurs se reconnaissent mutuellement comme faisant partie du même Univers, mais il s’agit de l’Univers-Gea, l’univers référentiel. Ils ne s’entendent pas aussi bien pour harmoniser leurs théories[2]

1.6.2 La diminution irréversible du potentiel réel et l’accroissement des capacités effectives 

            Le potentiel réel de l’Univers contenait toutes les entités et tous les processus qui sont devenus effectifs depuis le début. C’est pourquoi il paraît paradoxal d’affirmer maintenant qu’une règle du potentiel réel est qu’il diminue constamment et irréversiblement avec le temps[3]. Il diminue même très rapidement en termes de quantité absolue de possibilités réelles. Le potentiel réel de l’Univers perd, à chaque instant, un nombre de possibilités qui se chiffrent en beaucoup plus que des milliards par seconde. Cela s’explique si on observe que le graphe arborescent, qui représente les potentialités réelles de l’Univers, possède une structure fine de micro-événements quantiques. Étant donné le nombre de particules dans l’Univers (l’Univers observable), il n’est guère étonnant qu’un grand nombre d’événements quantiques s’y produisent à chaque instant. Cependant le taux de diminution par seconde est relativement faible si l’on tient compte de la quantité plus qu’astronomique de possibilités réelles qui sont incluses dans le potentiel global. En outre, ce processus de diminution ne signifie pas que rien de nouveau ne peut apparaître dans l’Univers[4].  

Et ce qui est vrai du potentiel global l’est également, pour des raisons similaires, en ce qui concerne les potentialités réelles d’un système physique ou biologique, ou même d’un humain, elles diminuent irréversiblement, et en grand nombre, avec le temps, bien qu’en proportion généralement modeste, si le système est au départ très complexe. 

Par exemple, supposons que l’expérience des fentes de Young[5] a été effectuée quelque part, à un certain moment, et qu’on a effectivement envoyé à travers les deux fentes un électron, et un seul, lequel a provoqué ensuite un scintillement sur l’écran ; les physiciens s’accordent sur le fait que ce photon avait, d’après les lois de base de la mécanique quantique, une certaine probabilité p(r) de se manifester à un endroit r de l’écran ; si on a observé le scintillement provoqué par le photon à l’endroit ro de l’écran, cela signifie que toutes les autres possibilités se sont par le fait même évanouies. C’est ce qu’on appelle la « réduction du paquet d’onde ». Les probabilités p(r) étaient, par définition, des probabilités réelles de ce système, lui-même considéré comme réel. La réduction des possibilités se comprend donc comme s’effectuant sur un ensemble de possibilités réelles qui se réduisent effectivement à une seule, celle qui s’actualise à cet instant du temps réel. 

Par extension, on peut considérer les probabilités réelles des états de tout système physique, dans cet Univers. La théorie quantique s’appliquant en droit à tout système, il s’applique donc (en droit, sinon en pratique) aux êtres vivants et même aux êtres humains. Dans ces derniers cas, les probabilités réelles ne sont pas en fait calculables. Nous admettons ici, cependant, qu’elles le sont en droit. Et, comme dans le cas de l’électron, tout un ensemble de possibilités réelles se réduisent à une seule, qui s’actualise effectivement dans le temps réel. 

Il ne faut pas confondre les potentialités réelles avec les potentialités effectives qui, elles, tendent à croître, pour un être humain, parfois de façon extraordinaire. Ce n’est pas un principe, mais une conséquence logique de la définition du potentiel réel. Les potentialités effectives sont un sous-ensemble du potentiel réel, regroupant les possibilités qu’on peut effectivement actualiser ou développer à court terme. 

Le fait est que, dans l’histoire, l’humain a vu ses capacités effectives augmenter, et même de façon spectaculaire, notamment du fait de la recherche scientifique, si nous voyons celle-ci comme une activité humaine qui libère des potentialités, par exemple, d’ordre technologique. Les scientifiques, d’ailleurs, ne cherchent guère à expliquer ce phénomène au moyen de leurs théories ; ils ne se prononcent que très rarement sur la compatibilité de leurs théories avec le fait même de la recherche. Le fait de l’accroissement du potentiel humain effectif s’explique d’autant plus mal étant donné la diminution constante et rapide des potentialités réelles. La possibilité de cette augmentation des capacités effectives peut cependant s’expliquer en partie par le potentiel de l’Univers considéré d’après les conditions initiales, très particulières, et d’après l’hypothèse Tia. 

            Étant donné l’importance du concept d’effectivité, qui se trouve spécifiquement lié aux réductions de potentiel réel, l’expressions d’effectivité réductionnelle sera utilisée dans ce qui suit lorsqu’il importera particulièrement d’insister sur ce caractère spécial de l’effectivité en tant que caractère du potentiel réel susceptible de s’actualiser présentement, où le mot présentement a le sens, selon le cas, d’ « immédiatement », « de nos jours » ou « à l’époque présente ». Ainsi, lorsqu’on parle de réduction du paquet d’onde (ou de réduction du vecteur d’état) en mécanique quantique, il s’agit généralement d’une réduction effective et non seulement potentielle. Il en sera de même, dans ces pages, lorsque nous parlerons de réduction du potentiel réel ; il s’agit généralement d’une réduction effective. De façon cohérente, il arrivera que des termes tels qu’effectif, effectivité ou effectivement soient utilisés au sens de l’effectivité réductionnelle sans que cela ne soit explicité lorsque le contexte rendra le propos suffisamment clair. 

1.6.3 Potentiel effectif et causalité physico-cognitive 

          Le potentiel effectif est donc lui-même un potentiel réel, mais un potentiel réel susceptible de se réaliser immédiatement ou, du moins, qui est susceptible d’être actualisé dans un temps relativement court. Lorsqu’une potentialité réelle devient une potentialité effective, il s’agit d’une sorte spécifique de processus physique, distinct de tout processus descriptible au moyen du formalisme physico-mathématique de la science actuelle, soit en fait la du formalisme physico-mathématique de la mécanique quantique. C’est pourquoi nous parlerons d’une sorte distincte de causalité, que nous appellerons la causalité physico-cognitive, dont l’effet est de rendre effective une partie du potentiel réel qui n’a pas été effective jusqu’à ce moment. Nous verrons que ce type de causalité s’avérera applicable en particulier dans les sciences cognitives et nous permettra de clarifier certaines énigmes rattachées à la conscience. 

1.6.4 Préformationnisme et épigénétisme 

          Au XVIIIe siècle, deux théories rivales avaient pour but d’expliquer le développement embryonnaire. Selon les préformationnistes, l’embryon se développe à partir d’un homoncule qui se trouve dans le spermatozoïde ou l’ovule. Toutes les structures du corps s’y trouvent déjà, quoique trop petites pour être vues. Les épigénétistes (ou vitalistes) niaient que l’embryon soit structuré au départ. Selon eux, l’œuf fécondé est pourvu d’un potentiel informe. Selon Stephen J. Gould, la conception épigénétiste est bien moins proche de celle que les scientifiques tiennent pour valable de nos jours. Car la « prodigieuse complexité d’un corps humain ne peut surgir miraculeusement d’un néant informe[6] ». 

            Le concept de potentiel réel diffère de ce que ces deux théories prévoient. Il consiste à comprendre le développement embryonnaire comme résultant des lois de base de la matière combinées à la contrainte structurante des conditions initiales. Notre conception est plus proche du préformationnisme dans la mesure où l’on y admet l’idée qu’une structure complexe de conditions initiales et de potentialités réelles existe réellement, dès le point de départ du développement embryonnaire. Et, en même temps, notre conception est relativement proche de la conception épigénétiste étant donné l’usage qu’on y est fait de la notion de potentiel. En gros, on pourrait admettre que la conception préformationniste pointe en direction du rôle joué par les conditions initiales, alors que la conception épigénétiste fait signe en direction du rôle joué par les lois de base de la nature. Il n’en reste pas moins que la méthode basée sur le concept de potentiel réel est très différente de celle de ces conceptions dépassées. En effet, le concept de potentiel réel est conçu d’emblée à partir des lois physico-mathématiques. D’une part, la structure envisagée par le préformationnisme n’est qu’une sorte de calque de l’organisme adulte et, d’autre part, le « potentiel » des épigénétistes est informe et n’a apparemment rien de mathématique. 

            Le biologiste Jacques Monod explique le développement embryonnaire de manière relativement proche de celle du potentiel réel, mais avec encore quelques différences importantes. Faisant allusion à l’ancienne « querelle des préformationnstes et des épigénétistes », il explique en quoi diffère la conception actuelle, issue de la biologie moléculaire.  

         « La structure achevée, écrit-il, n’était nulle part, en tant que telle, préformée. Mais le plan de la structure était présent dans ses constituants eux-mêmes. Elle peut donc se réaliser de façon autonome et spontanée, sans intervention extérieure, sans injection d’information nouvelle. L’information était présente, mais inexprimée, dans les constituants. La construction épigénétique d’une structure n’est pas une création, c’est une révélation[7] ». 

Monod laisse donc entendre qu’il existe, à l’origine du développement embryonnaire, une certaine structure ou, du moins, le « plan » d’une certaine structure. Cependant le concept d’information est utilisé par Monod comme une sorte de substitut de la causalité génétique. Tout se passe, selon lui, comme si les cellules étaient capables de « lire » des informations à même les constituants au fur et à mesure que celles-ci se « révèlent ». Or, cette « capacité de lire » une « information » qui « se révèle » peu à peu semble bien être une métaphore pour rendre compte de ce qui a été ici défini comme une causalité apparente d’ordre génétique (voir plus haut, section 1.3.2). Le langage en termes de potentiel réel, qui n’est pas à proprement parler un langage physicaliste, semble donc plus approprié pour décrire sans équivoque à la fois le développement embryonnaire, qui relève de l’embryologie, et les processus évolutifs de base de la matière, qui relève de la physique théorique. 

            L’embryogenèse est, sinon une récapitulation de l’évolution biologique, du moins une représentation et une reprise simplifiée du développement du potentiel évolutif de la vie initiale. Telle qu’on la décrit depuis Darwin, la sélection naturelle se trouve à bien illustrer la diminution du potentiel réel. On peut la comprendre comme une élimination progressive des branches du potentiel qui ne se seront pas réalisées de façon effective. Ce processus est en droit l’équivalent d’un trajet potentio-temporel qui correspond au parcourt évolutif de la biosphère depuis son origine dans le graphe du potentiel. Une représentation semblable, en termes de potentiel réel et d’effectuation d’un trajet, correspond au processus de l’embryon proprement dit qui se développe. L’embryon développé effectivement est en quelque sorte celui qui a « réussi », tous les autres ayant été retranchés à cause du fait qu’il n’ont pas été sélectionnés par la nature, ou du simple fait qu’ils n’ont pas eu la chance de se faire valoir, ayant été éliminés par un choix aléatoire. On peut donc voir le génome actuel comme un résumé très bref de toute la longue série de mutations favorables qui se seront échelonnées sur plusieurs centaines de millions d’années. Ce qui était au départ un graphe en arbre comportant de nombreuses probabilités réelles est devenu un arbre rétréci qui permet d’obtenir un certain résultat — l’organisme à la maturité — cet état final se réalisant avec une probabilité nettement plus grande que dans le cas du processus évolutif.


[1] La théorie des supercordes est l’une des théories physiques connues actuellement comme les plus prometteuses pour l’avenir. Elle permettrait par exemple d’unifier les interactions fondamentales y compris la gravitation. Cependant on n’a pas pu encore la corroborer faute d’expérience précise à cette fin.

[2] Le concept du Gea, le Grand ensemble auto-référentiel, a été développé en tant que concept philosophique dans Le Dieu imparfait. Essai de philosophie pour notre temps, Québec, Presses Inter Universitaires, 2006.

[3] Il faut préciser ici que cette caractéristique du potentiel réel découle directement de l’interprétation selon les histoires consistantes qui dépend de l’actuelle théorie physique. Il n’est pas sûr que le potentiel fondamental ait la même caractéristique.

[4] Nous reviendrons sur la question de la nouveauté dans la section 4.1. Quant à la grandeur du potentiel réel global, elle sera évaluée dans la section 5.6.

[5] L’expérience des fentes de Young est l’une des plus commentées de la physique et, en particulier, de la mécanique quantique. L’expérience originale a été faite par Thomas Young, en 1801, dans le but d’illustrer le phénomène d’interférence et donc le caractère ondulatoire de la lumière. Depuis, elle a été répétée — en conservant le même nom — notamment en utilisant des électrons plutôt que la lumière (1961) et d’autres sortes de particules. Cette expérience est devenue classique dans la pédagogie de la mécanique quantique, théorie qui prévoit que même une seule particule (photon, électron, etc.) se comporte comme si elle formait une onde.

[6] Stephen J. Gould, Le sourire du flamant rose. Réflexions sur l’histoire naturelle (The Flamingo’s Smile, 1985; traduction de Dominique Tayssié, avec le concours de Marcel Blanc), Paris, Seuil, 1988, p. 163. À propos de la pertinence d’utiliser des textes de vulgarisation, voir l’Avant-propos.

[7] Jacques Monod, Le hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Paris, Seuil, 1970, p. 102 (les italiques sont de Monod, mais les soulignements sont ajoutés ici).