Même si on ne voit pas de structure distributive des nombres premiers lorsqu’on les examine un à un, elle apparaît progressivement lorsqu’on en envisage un nombre suffisamment grand ; à la limite, lorsque le nombre tend vers l’infini, on constate que la distribution des nombres premiers épouse parfaitement une courbe logarithmique très simple. Cette courbe « s’explique » en quelque sorte par la définition des nombres premiers ; elle s’y « réduit » peut-être en un certain sens, mais la théorie des nombres premiers n’est pas pour autant réductrice à l’égard de la fonction logarithmique. 

            Enfin, le déterminisme en droit ne doit pas être compris comme l’expression d’une volonté réductrice qui entend ramener toute description du réel aux expressions des lois physiques de base. Il s’agit plutôt d’une explicitation de ce que notre conception actuelle de la science présuppose constamment en droit. Cela peut être vu aussi bien comme notre façon la plus fondamentale d’envisager la base matérielle de tout ce qui existe, que comme le rappel de la limitation profonde de notre science actuelle.  

  Une sorte d’expérience de pensée 

            Concevoir la réalité en général comme relevant d’un déterminisme en droit permet de mettre en évidence certains défauts cachés de notre science, à sa base même.

            Imaginons une expérience consistant à se demander ce qui se passe lorsqu’on envisage un système réel quelconque, qui peut être aussi bien un être vivant ou même un être humain, comme étant soumis aux lois physiques de base. Cela a d’abord pour effet de relativiser ce que nous croyions pourtant bien savoir. Par exemple, le gène de la théorie génétique ne détermine pas proprement des caractères. Il fait plutôt partie d’un mécanisme physique qui, en droit, ne lui confère aucun pouvoir réellement déterminant. Il en va de même pour les intentions ou les pulsions des êtres vivants, qui sont censées déterminer normalement leur comportement. Elles ne déterminent proprement rien puisque les lois de base suffisent à déterminer tout ce qui se passe.

           Nous avons vu cependant qu’il existe une sorte de « causalité génétique » (section 1.3.2). De même, nous verrons qu’une certaine « causalité intentionnelle » peut être identifiée qui signifie que les intentions (ou les pulsions animales, par exemples) apparaissent comme des causes des actions qui les suivent potentiellement (section 7.9). Nous verrons qu’on peut rétablir une certaine cohérence entre ces déterminismes en considérant les génotypes et les intentions comme des conditions initiales du système concerné et que c’est à ce titre qu’elles déterminent ce qui s’y produit, mais elles ne le font que d’une façon partielle et indirecte.

           On peut voir la conception de la science en droit comme l’élément d’une sorte de méthode demeurée implicite jusqu’à maintenant. Il ne s’agit pas, pour les chercheurs, de « croire » que la science actuelle est définitivement valable, mais plutôt de s’appuyer sur elle afin de poursuivre la recherche plus avant. Non seulement, ils doivent s’attendre à ce que les théories actuelles puissent être un jour dépassées par d’autres, mais que les concepts, la structure conceptuelle de la science actuelle et même le type de rationalité dont elle procède puissent être dépassés, tout comme ils l’ont été — et même plusieurs fois — par le passé, depuis l’antiquité préhellénique. 

            Explicitons par exemple pour lesquelles, en biologie, le vitalisme n’est pas considéré comme une théorie légitimement acceptable. Les défenseurs du vitalisme ont estimé que les lois physiques ne pouvaient s’appliquer aux phénomènes du vivant. On leur a répondu que ce n’est pas parce que le calcul est impossible en pratique que l’on conclut pour autant à l’invalidité des lois de base. Ainsi, le physicien s’est rendu compte que les propriétés des éléments lourds ne peuvent, en pratique, être établies par le calcul à partir des lois de base ; il n’en conclut pas à l’invalidité de ces lois. Cette situation signifie simplement, à ses yeux, que les méthodes actuelles de calcul ne permettent pas de le faire et que, peut-être, elles ne pourront jamais le faire, sans que cela ne change le statut des lois de base. 

           Admettre le déterminisme en droit n’équivaut d’ailleurs pas à prétendre que toute l’évolution de la vie est déductible à partir de contraintes physiques ou mathématiques spécifiques de l’environnement terrestre. D’abord, le potentiel global découle des lois et principes de base, lesquels n’incluent pas comme telles les lois spécifiques permettant d’expliquer les contraintes de l’environnement terrestre. Celles-ci sont dérivables en droit des lois et principes de base de l’Univers. En outre, l’évolution effective d’un système est à inclure dans les résultats possibles du déterminisme en droit ; elle ne s’en déduit pas de façon nécessaire. Seules les possibilités réelles elles-mêmes s’en déduisent de façon nécessaire. 

            Il ne s’agit pas, non plus, de nier que de nouvelles propriétés naissent du fait de l’organisation biologique. Elles peuvent être rendues nécessaires du fait des structures existantes de la vie, alors que les lois et principes de base n’auraient pu le faire. Cependant ceux-ci fondent en droit de façon nécessaire toutes leurs possibilités réelles puisqu’il est impossible qu’elles contredisent les lois et principes de base. 

          Il ne serait pas davantage approprié d’affirmer que l’expérience humaine de la liberté échappe au déterminisme de base. Par exemple, le scientifique peut à bon droit considérer que l’expérience de la liberté est subjective et que seule l’existence du sentiment de liberté est fondé. Et, bien sûr, nous devons supposer que quelque chose, là, reste incompris, ce qui ne veut pas dire que c’est un mystère en soi. En fait, nous pouvons avancer dans notre compréhension de la liberté humaine tout en conservant la même base scientifique, pourvu que certains concepts et certaines hypothèses d’un nouveau type soient prises en compte. 

            Le déterminisme en droit doit en somme être vu comme imposé par la rationalité de la science. C’est une question de cohérence, de cohérence mathématique d’abord, puis de cohérence de principe entre les disciplines scientifiques. Nous verrons en outre que le déterminisme en droit peut jouer un rôle important en éthique, où il peut être décrit comme un déterminisme libérateur (section 7.9.7).

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