Les lois de base de l’Univers, qui sont exprimées comme des lois de la physique, ne dépendent pas des lois qui servent à expliquer les phénomènes à des niveaux de complexité supérieure, qu’il s’agisse de phénomènes chimiques, biologiques ou anthropologiques. Les lois de base dépendent d’une expression physico-mathématique établie et on considère légitimement que tous les phénomènes de l’Univers, peu importe le niveau, sont en droit explicables à partir de cette seule base. En d’autres termes, aucun phénomène réel ne doit contredire ce que ces lois impliquent de façon directe, c’est-à-dire par le calcul effectif, ou de façon indirecte, sans calcul pratiquement possible, et aucun phénomène ne doit exister séparément de ces lois. Ainsi, si une méthode est employée en chimie ou en biologie, aucune contradiction ne doit en découler par rapport aux lois de base et, si une contradiction apparaît, cela signifie la nécessité de mettre en question d’abord cette méthode spécifique plutôt que les lois de base. C’est ainsi par exemple que l’on considère la mécanique classique depuis la découverte de la mécanique relativiste. 

            L’expression de déterminisme en droit sera le plus souvent utilisée, dans ce qui suit comme s’appliquant au cas où le système considéré est l’Univers. Dans le cas de tout autre système matériel, le déterminisme n’est appliqué que de façon approximative. Il s’agit alors d’une application pratique de fait, qui n’est valide en droit qu’avec certaines réserves. Le déterminisme en droit apparaît ainsi comme une caractéristique des théories physiques les plus fondamentales, dans leurs applications les plus fondamentales.  

            Il faut inclure dans le déterminisme en droit les principes de base de la physique et toutes les contraintes logiques ou mathématiques qui y sont impliquées de façon nécessaire, comme par exemple les lois issues de la topologie de l’espace et, en particulier, la formule d’Euler sur les arêtes, sommets et faces des figures d’un espace à trois dimensions, et qui permettent, par exemple, de déterminer le nombre de polyèdres réguliers qui sont possibles dans un espace à trois dimensions.  

  Comparaison avec le « Tribunal de la raison » de Kant 

            On sait qu’Emmanuel Kant, dans sa Critique de la raison pure (1781), a voulu instituer un « Tribunal de la raison ». Ce faisant il entendait poser des limitations irrévocables à la science et à la recherche en général. Notre conception de la légitimité scientifique est très différente puisque les limitations de la science actuelle ne découlent pas d’un droit institué mais bien plutôt de notre incapacité, à un moment donné, à les dépasser. La limitation de la science est un fait, non un droit. En revanche, il existe un droit implicite établi par la science elle-même et qui consiste à poser certaines lois et certains principes physiques comme « les lois et les principes fondamentaux ». Ce droit est en fait révocable dans l’histoire de la recherche ainsi que le montrent les cas des grandes théories modernes, soit la relativité et la mécanique quantique, qui ont eu pour effet de récuser la mécanique classique en tant que théorie fondamentale. 

            En pratique, on utilise toutes sortes de lois ou principes, qui sont partiellement ou statistiquement valables, comme par exemple la deuxième loi de la thermodynamique, ou encore la sélection naturelle darwinienne ou même la loi d’Archimède. Ces lois ou principes sont en droit dérivables de l’ensemble des définitions de base, incluant les lois et principes de base, et les conditions initiales de l’Univers. En cas de conflit, en effet, on donne la préséance aux lois et principes de base, non à ces lois dérivées ou, en droit, dérivables.  

            Il ne faut pas, non plus, inclure comme exactes dans le déterminisme en droit les lois qui ne s’appliquent que de façon approximative et dans certaines conditions. Par exemple, les lois newtoniennes de la gravitation ou de la dynamique classique. En fait, ces contraintes sont incluses implicitement dans les principes de base. On ne prend pas soin de les expliciter parce qu’on n’a pas besoin de le faire dans le type d’application que l’on considère habituellement en physique. Ou bien la loi se dérive comme un cas particulier des lois de base − c’est le cas de la gravitation newtonienne −, ou bien la loi se trouve dérivée seulement sur une base empirique − c’est le cas par exemple du taux de dilatation thermique d’un métal −. Nous pouvons généraliser cet argument. Toutes les lois scientifiques qui ne sont pas des lois ou des principes de base sont considérées en droit comme dérivables de ces lois ou ces principes de base. Il faut donc bien comprendre le déterminisme en droit comme concernant à la fois toutes les disciplines scientifiques et non seulement la physique. 

            Par définition, le déterminisme en droit caractérise la théorie qui permet légitimement de décrire d’une façon mathématiquement exacte l’état d’un système physique fermé à partir de conditions initiales, celles-ci étant supposées formulées de façon mathématiquement exacte. Le système est l’Univers lui-même ou, alors, il s’agit d’un modèle fictif. L’expression « en droit » est utilisée afin de dénoter le caractère établi des lois de base de la science actuelle. En termes rigoureux, les lois dites fondamentales sont en fait les lois de base qui sont reconnues actuellement comme les lois les plus fondamentales que notre science a pu trouver jusqu’à présent. Le déterminisme en droit, à ce titre, n’est pas celui qui décrit nécessairement le réel de façon exacte, mais plutôt celui qui le décrit de la meilleure façon connue, faute de mieux. 

Le déterminisme originel

            Sauf indication contraire, l’utilisation de l’expression de déterminisme en droit supposera qu’il s’agit du déterminisme basé sur les lois qui sont actuellement considérées comme les lois les plus fondamentales de la nature. Nous utiliserons plutôt l’expression de déterminisme originel lorsqu’il s’agira d’un ensemble repris et corrigé, voire profondément transformé, de lois de base tel qu’il sera reconnu plus tard, dans l’avenir de la recherche scientifique. Le déterminisme originel désigne donc un déterminisme de base qui n’est pas nécessairement reconnu ni même connu encore, et qui ne pourra réellement être reconnu dans l’avenir que sous l’hypothèse d’un accomplissement futur de la science selon son idée.

           Les lois actuelles qui sont en droit exactes deviendront alors, peut-être, des lois utiles, mais valables seulement de façon approximative. À ce titre, elles passeront d’un statut de droit supérieur à celui de droit subordonné.

  Droits subordonnés 

            Il y a, par ailleurs, en quelque sorte un « droit acquis » par les équations d’états qui ne représentent pas des lois fondamentales. Par exemple, les équations d’état de la dynamique des fluides ont acquis un tel droit. Il s’agit du droit d’être considérées comme les lois exactes qui décrivent les mouvements des fluides et qui, donc, permettent de faire, en droit, des prédictions. Cependant, dans le cas de telles lois, qui sont spécifiques à un domaine scientifique, ce droit est subordonné au déterminisme en droit, lequel est basé sur les lois les plus fondamentales connues. Si, par hypothèse, on calculait un certain écart entre les lois de base et, par exemple, les lois de la dynamique des fluides, il faudrait considérer que celles-ci sont alors invalidées et qu’elles sont au mieux des approximations utiles dans certains cas. Si on observait un écart lors de mesures, alors cela pourrait poser un problème. Cependant il ne faudrait remettre en cause les lois de base que si l’écart observé était suffisamment grand pour être significatif. 

            Dans le cadre de la science actuelle, la mécanique quantique peut être vue comme la théorie qui décrit exactement le comportement de tout système envisagé comme un ensemble de particules. Les lois de base en droit sont donc celles de la mécanique quantique, c’est-à-dire l’équation décrivant l’état du système, soit l’équation de Schrödinger (ou l’une de ses extensions relativistes). Le déterminisme considéré est quantique. Il ne prédit pas simplement la position et la vitesse − plus exactement, le moment linéaire − des particules, mais les probabilités de position ou de moment linéaire des particules. Les états quantiques ne peuvent être prévus de façon nécessaire. Seule leur probabilité est prévisible, mais elle l’est de façon exacte. C’est ce qui permet de dire que le déterminisme en droit ne détermine que des possibilités mais qu’il le fait de façon nécessaire. Ce sont donc les possibilités, ou les probabilités, des états qui sont nécessaires, non les états eux-mêmes. 

            Le déterminisme en droit ne consiste pas en un réductionnisme qui explique les structures complexes en termes de structures simples. Il consiste, formellement, en une structure mathématique, qui peut certainement comporter des propriétés complexes. Les mathématiciens savent bien que les propriétés de certaines structures mathématiques obtenues par itération sont souvent contre-intuitives, voire d’aspect mystérieux1. L’étude en termes de potentiel réel ne consiste pas à opérer une réduction de la réalité physique ou biologique (ou même humaine) aux mathématiques. On y admet, au contraire, que les propriétés physico-cognitives des entités ou des processus ne sont pas comme telles mathématisables2. Le déterminisme en droit n’implique pas davantage une réduction à la physico-chimie comme telle. C’est plutôt la physico-chimie qui, en droit, se déduit elle-même, quant à ses possibilités réelles, des lois et principes de base. 

 Suite                       

1 Un exemple simple consiste à couper itérativement dans le sens de la longueur un ruban de Möbius. Les résultats obtenus sont contre-intuitifs même après une ou deux itérations. D’autres exemples bien connus sont les fractales (cf. Benoît B. Mandelbrot : Fractals and the rebirth of the iteration theory dans The beauty of fractals : images of complex dynamical systems, par H.-O. Peitgen et P. H. Richter, Berlin, Springer-Verlag, 1986, p. 151-160). 1

2 Le sens exact de l’expression « physico-cognitive » sera expliqué à la section 3.6. 2