La cohérence signifie ici la compatibilité entre ce que décrit la science, c’est-à-dire l’Univers et ce qu’il contient, et la réalité même du chercheur et de sa recherche, en tant qu’inscrits et incorporés dans ce même Univers. Le principe de cohérence consiste à poser que la réalité de la recherche scientifique doit être incluse dans cet Univers et explicable en droit par les lois et principes de base qui sont chargés de décrire fondamentalement tout ce qui existe dans cet Univers. Il en découle immédiatement que la réalité de la recherche doit être compatible avec la façon dont la réalité est décrite par les théories qui résultent de cette recherche.  

            Un tel principe est conforme à l’esprit de la recherche adisciplinaire. Il a pour effet de mettre les sciences de la nature directement en rapport avec les sciences cognitives. Il n’a pas encore pu être formulé de façon recevable (ou légitime) dans une recherche comprise comme disciplinaire, c’est-à-dire dont les disciplines ne communiquent que très peu entre elles. 

            Ce principe a des conséquences importantes sur la façon de concevoir l’Univers réel et aussi, sur la façon de concevoir la réalité de la recherche. En particulier, il concerne notre façon de comprendre la réalité des chercheurs eux-mêmes et le type de liberté qu’il est cohérent et pertinent de leur attribuer. C’est ainsi, par exemple, que la vérification expérimentale à long terme peut prendre un sens. Ce type de vérification consiste à établir que la science en droit, qui existe à un certain moment de l’histoire de la recherche, est véritablement fondamentale, c’est-à-dire susceptible de fonder la réalité de l’Univers et de .tout ce qu’il contient[1]

            Ainsi le déterminisme classique ne semble pas compatible avec la réalité d’une recherche libre. D’après ce déterminisme, en effet, la position et le mouvement de chaque particule dans l’Univers sont en droit déterminés à chaque instant t à partir des lois de base et des conditions initiales de l’Univers (ou des conditions de l’Univers à n’importe quel instant différent de t). Si tous les éléments de la recherche sont fixés d’avance, incluant les questions, les concepts, les théories, les expérimentations et les résultats, il en découle logiquement que la recherche libre n’est qu’une illusion. Les « chercheurs » étant complètement déterminés depuis le début, rien de ce qu’ils font ou trouvent n’est nouveau, rien n’est imprévu. La science elle-même n’est alors rien d’autre qu’une sous-structure incluse dans une structure globale qui est complètement assimilable à une structure mathématique. Le temps, la nouveauté, la liberté et la conscience, et donc la recherche, ne sont que des illusions.  

            L’absence de cohérence de la science classique ne signifie pas, toutefois, qu’il n’y a pas de cohérence mathématique des modèles classiques. La contradiction entre la réalité de la recherche et la description du réel qui est fournie par cette recherche n’est pas nécessairement une contradiction mathématique dans la mesure où la réalité du chercheur n’est pas mathématisée et, peut-être, pas mathématisable. Nous reviendrons sur ce point lorsque nous traiterons de l’effectivité et du temps réel. 

            Cette absence de cohérence entre l’objet et la pratique de la science classique a autorisé, par accommodement nécessaire, les scientifiques à poser un temps réel, qui est celui de la recherche et des expérimentations, distinct du temps théorique, qui se trouve théorisé dans les modèles mathématiques qui sont à la base de nos théories scientifiques actuelles[2].  

            Si, par contre, on inclut dans les lois de base un indéterminisme de type quantique, tout n’est pas complètement fixé d’avance. Les événements y sont en effet décrits en droit comme n’ayant que certaines probabilités de se produire effectivement. Cela peut sembler rendre compatible l’idée de recherche libre avec la réalité matérielle du chercheur. Toutefois, ainsi que nous le verrons dans la section consacrée au problème de la liberté, ce n’est pas si simple[3]. Admettons néanmoins que le fait même d’ouvrir l’étau classique enserrant la réalité matérielle du chercheur représente un pas important dans cette direction. Il ne s’agit en fait que de l’une des conditions à poser pour établir la cohérence. Il nous faudra lui ajouter une autre condition essentielle[4].  

   L’indéterminisme quantique 

La réalité de la recherche semble donc, au moins, impliquer l’indéterminisme des lois de base. En mécanique quantique l’indéterminisme prend la forme du probabilisme irréductible. Cela signifie qu’il doit y avoir, à la base, l’équivalent d’un principe d’indétermination des événements réels. Les physiciens et d’autres chercheurs savent qu’un tel principe existe en mécanique quantique sous le nom de principe de réduction du vecteur d’état, appelé aussi principe de réduction du paquet d’onde. En gros, cela signifie que l’observation effective d’un système physique de type quantique s’accompagne par le fait même d’une transformation de l’état du système de telle façon que celui-ci passe d’une superposition d’états à l’un seulement de ces états. La théorie de base permet en principe de calculer les probabilités distinctes à la réduction selon que l’un ou l’autre des états constituants résulte de cette réduction.

             Nous verrons que, malgré les efforts en ce sens de la part de plusieurs théoriciens, ce principe ne doit pas être vu comme physico-mathématique[5]. Il sera ici qualifié de physico-cognitif. Cela signifie que le principe de réduction n’est pas comme tel mathématisé et qu’il doit être vu comme un principe d’effectivité, ce dernier mot étant pris dans le sens que lui donnent les physiciens lorsqu’ils parlent d’une réduction effective du vecteur d’état en mécanique quantique. 

            Nous ferons ici une généralisation du principe de réduction du vecteur d’état en énonçant le principe de réduction du potentiel réel ou, plus simplement, de principe de réduction

N.B. : Le principe de réduction, tel qu’exprimé par la formulation dite orthodoxe de la mécanique quantique, sera considéré ici comme non mathématisable. Si, en effet, une formulation est un jour établie selon laquelle ce que décrit ce principe pourra apparaître comme mathématisable, elle sera d’un type mathématique d’un genre extrêmement original puisque cela signifierait que le temps réel lui-même pourra être mathématisé, ce qui a priori semble contraire à toute la conception actuelle de l’espace-temps mathématique.

            En outre, il faut noter que l’expression physico-cognitif ne signifie pas que la matière en général relève de l’esprit, mais plutôt qu’elle est observable ou, plus généralement, connaissable. L’expression choisie a pour but de marquer le lien entre ce qui relève de l’étude de la matière (physique) et ce qui relève de l’étude du cognitif (sciences cognitives). 

            Le probabilisme quantique signifie, entre autres, qu’il est légitime de poser comme étant calculables les probabilités des événements qui se produisent dans l’Univers. Si tel est le cas, la liberté de la recherche réside dans le fait que plusieurs résultats sont en droit possibles et ce, même s’ils ne sont pas tous nécessairement de probabilités égales. Ce type de liberté n’équivaut évidemment pas à un libre arbitre au sens de la liberté absolue de prendre ou non une décision sans aucune autre détermination que soi-même. 

            Nous verrons que la recherche libre suppose en plus l’existence d’un potentiel réel de recherches et de découvertes. Cette sorte de réalité semble compatible avec les lois de base qui déterminent des probabilités d’événements. Il devrait être effectivement possible, dans cet Univers, qu’apparaisse un être ou une entité capable d’une telle recherche et ce, avec une probabilité suffisante. Cet être peut être défini d’après le concept d’intelligence avancée, que nous avons posé plus haut. La probabilité dite suffisante comporte deux composantes soit, d’une part, une probabilité suffisante que cet être apparaisse dans l’Univers et, d’autre part, une probabilité suffisante que cet être parvienne à faire de véritables découvertes. Certes, l’apparition d’un tel être et sa capacité d’obtenir des résultats peuvent sans doute être réalisées selon différentes modalités.  

            Il nous est, par exemple, admissible de penser que, dans l’Univers actuel, l’être défini comme l’espèce humaine, l’Homo sapiens, représente l’une des formes que cette intelligence pouvait réellement adopter et que, de ce fait, le processus y conduisant pouvait consister en une longue évolution potentielle comme celle qui a mené à l’être humain, une évolution qui a commencé sous une forme physique, s’est poursuivie sous la forme d’un processus biologique et, enfin, par le processus d’une histoire évolutive qui, apparemment, n’est pas encore terminée. Cette évolution aurait donc pu prendre, au moins dans le détail, la forme de bien d’autres processus, dont les variantes et la diversité nous sont inconnues. Il semble probable qu’un très grand nombre de trajets étaient au départ réellement possibles. En plus de suivre un cours possible parmi d’autres, l’évolution conduisant à une éventuelle forme l’intelligence avancée pouvait certes comporter des scénarios en culs-de-sac à l’image de fausses couches ou d’avortement puisque l’apparition d’une forme d’intelligence avancée n’était pas nécessaire ; elle n’était que réellement possible.  

            Une telle hypothèse est certes d’un type inhabituel chez les physiciens, ou même chez les chercheurs en général. L’une des raisons en est l’habitude de penser la réalité comme si elle devait nécessairement se présenter d’autant de façons différentes qu’il y a de disciplines. Une autre raison en est que le calcul de la probabilité impliquée par l’apparition d’une intelligence avancée dans l’Univers ne peut pas être effectué en pratique, tellement une telle opération serait ardue. Même dans le cas où l’on se contenterait d’une valeur approximative, les difficultés seraient encore insurmontables étant donné le nombre de variables ou de facteurs impliqués et la longue durée pendant laquelle le processus doit s’échelonner. 

            Nous considérerons néanmoins que la proposition Tia porte sur une réalité observable de façon objective dans cet Univers. À défaut d’en établir la vérité ou la fausseté au moyen d’un calcul susceptible d’une vérification expérimentale, nous pourrons constater qu’elle contribue à rendre plus cohérente notre perspective générale sur la réalité. Il paraît tout à fait conforme à l’esprit de la science de formuler l’hypothèse d’une contrainte qui, non seulement est compatible avec les lois de base et l’observation, mais qui en outre contribue à la cohérence de la science dans son ensemble. L’hypothèse Tia devrait donc être vue comme scientifique au plein sens du terme.  

            Notre confiance en un développement futur de la recherche scientifique rend même cette hypothèse en quelque sorte indispensable. L’idée d’une recherche libre implique des risques d’erreurs et même de faillites. Rien n’assure, a priori, que l’espèce humaine a en elle la capacité réelle de se consacrer à une quête du savoir aussi exigeante que la science selon l’idée que nous nous en faisons. Il est vrai que d’importants problèmes de cohérence se posent encore, que beaucoup de questions de fond demeurent sans réponse scientifiques en ce qui concerne par exemple le temps, les rapports entre conscience et matière, et aussi la signification profonde de l’efficacité mathématique de nos théories. Ce que l’humain a néanmoins réussi à faire jusqu’à présent donne déjà, malgré toutes les insuffisances, une indication significative des potentialités réelles de cet Univers de produire une forme d’intelligence aussi avancée. L’espoir que nous mettons à parvenir un jour à une véritable compréhension du réel et du possible rend une telle hypothèse indispensable à la science en tant que réalisation progressive de son idée. 

   Applications du principe de cohérence 

            Les applications de ce principe servent surtout, semble-t-il, à une meilleure compréhension du réel, indépendamment du rendement pratique. Un tel objectif n’est pas clairement compréhensible dans l’optique d’une explication de la nature en termes de sélection naturelle ou de « gène égoïste ».

            Ainsi, l’idée de la science suppose en principe que nous concevions la recherche comme libre et désintéressée, cela signifie que la pression de sélection en vue de l’adaptation à l’environnement n’est pas un facteur des plus déterminants et, aussi, que les chercheurs n’agissent pas en fonction de l’intérêt de leur seul champ disciplinaire. Les chercheurs doivent être capables de viser le savoir et la compréhension de façon désintéressée et de façon globale, c’est-à-dire que la science ne devrait pas être vue comme étant séparée en des champs disciplinaires qui ne font de recherche que de façon séparée. En ce sens, l’évolution qui conduirait à une forme accomplie d’intelligence avancée n’a pas à relever d’une discipline comme la seule physique ou la seule biologie. 

               Par ailleurs, même si la recherche désintéressée ne s’identifie pas à une recherche de résultats pratiques, prenant l’aspect de la technologie, elle comporte cependant plus ou moins directement de tels résultats. Que cette recherche s’accompagne de progrès d’ordre matériel vers une meilleure adaptation aux conditions d’existence apparaît d’ailleurs comme une conséquence logique et naturelle, sans toutefois devenir le but premier de la recherche.

            Envisagée dans une telle perspective, la conscience en tant qu’objet d’étude des sciences cognitives apparaît elle-même sous un nouveau jour. On tente généralement de l’expliquer en mettant en relief son utilité pour la survie. On peut, par exemple, expliquer la mémoire ou la créativité de cette façon. D’après les conséquences logiques du principe de cohérence, la conscience humaine, sinon la conscience en général, devrait avoir d’autres caractéristiques que celles qui servent à la survie. La capacité de prendre conscience de ce qui est réel et de le distinguer analytiquement de tout ce qui est illusoire en résulte assez bien. 

  Autres considérations sur la cohérence et la compréhension 

            Il arrive que des physiciens tentent d’aller au-delà de l’explication sur la base de concepts mathématiques et qu’ils se posent des questions sur la réalité comme telle. C’est le cas, par exemple, de Murray Gell-Mann lorsqu’il explique pourquoi la conception dite des univers multiples est basée sur une confusion dans la lecture de l’article de Hugh Everett (1957) sur lequel elle est basée. Avec d’autres, il défend l’interprétation des « histoires multiples », ce qui suppose une compréhension bien différente de la réalité[6]. L’une seulement de ces histoires décrit ce qui se passe réellement dans notre Univers.

            On peut donc constater que, lorsqu’ils interprètent ce qui est réel comme tel, les physiciens peuvent se rapprocher considérablement de la philosophie ou des sciences cognitives, où l’on se préoccupe habituellement davantage de ce type de question que dans les sciences de la nature[7]. L’approche qui est défendue ici va tout à fait dans le sens d’un rapprochement entre les sciences de la nature et les autres domaines fondamentaux de la recherche. Cela signifie que, dans les sciences de la nature, l’on devrait tendre de plus en plus vers la recherche de sens et de compréhension. Une telle convergence va de pair avec l’idée d’une cohérence globale du savoir. Celle-ci se trouve impliquée de façon légitime même si elle est difficile à établir par la comparaison entre les lois des différentes disciplines de recherche. Il existe en fait une légitimité scientifique ou même un droit implicite de la science.

 

[2] C’est bien ainsi que l’entendait apparemment Laplace.

[4] Nous examinerons cette condition dans la section 8.3 (À la recherche de l’Autre).

[5] Par exemple, Roger Penrose et, d’une autre façon, les tenants de la théorie de la décohérence ont tenté récemment de mathématiser le principe de réduction quantique. Nous y reviendrons dans le chapitre 3.

[7] Par exemple, en philosophie de l’esprit, considérée souvent comme faisant partie des sciences cognitives, on se pose des questions sur la réalité de la conscience, sur la façon dont la matière constitue l’esprit et sur la réalité de la conscience d’autrui.