La façon dont on peut envisager l’évolution peut être comparée à certaines des conséquences théoriques qui découlent de la théorie du big bang. Sans avoir recours au finalisme, cette théorie permet de décrire l’Univers physique comme un univers en évolution qui comporte plusieurs étapes telles que la formation des premiers nucléons, puis des atomes légers, des atomes lourds, etc. Si on prolonge de façon cohérente ce type d’énumération, on pourra y impliquer la formation des galaxies, puis celles des étoiles et des premières planètes. Les planètes denses comme la Terre sont apparues ensuite. À un certain moment de cette évolution, les conditions étaient réunies pour que la vie apparaisse, suivie de l’évolution vers des formes de vie d’un genre tardif, telle que celles qui sont capables d’intelligence, puis d’intelligence avancée.  

  Le concept d’intelligence avancée 

            Le concept d’intelligence avancée sera défini comme la capacité réelle de mener une recherche au sens d’une recherche théorique de compréhension de la réalité, ou de recherche technique orientée vers des applications d’ordre artistique ou pratique. Par exemple, élaborer une théorie scientifique ou élaborer une œuvre d’art demande une telle capacité[1]

  Posons maintenant l’hypothèse suivante : 

Énoncé de l’hypothèse Tia : il se déroule, depuis le début de l’Univers une évolution globale dont le télos est l’intelligence avancée, où le mot télos désigne le résultat de cette évolution globale en tant que se produisant avec une certaine probabilité réelle.

            Certes, beaucoup reste à clarifier dans cet énoncé. Nous reviendrons dans cet ouvrage sur ce que signifie exactement le mot télos, lequel prend son sens à partir du cas téléonomique du développement embryonnaire. Le concept même d’évolution globale demeure hautement problématique. Ce point sera clarifié progressivement dans cette introduction, puis dans le cours de l’ouvrage. Nous verrons, dans le chapitre 2, comment établir la base mathématique du concept d’évolution globale. Dans le chapitre 3, ses liens avec l’évolutionnisme biologique seront clarifiés. D’autres liens seront suggérés dans les chapitres suivants, notamment avec les développements du potentiel humain réel. Il faudra également préciser et clarifier la signification de l’expression d’intelligence avancée. Toute une problématique entoure également la valeur numérique de la probabilité réelle que l’intelligence apparaisse et avance par la suite. Un concept tel que l’intelligence avancée est évidemment conforme à la représentation d’un univers comme le nôtre puisque l’intelligence avancée y existe manifestement, mais est-il compatible avec ce qui est décrit par la science actuelle, y compris bien sûr la biologie et la théorie darwinienne de l’évolution ? Nous verrons que tel est le cas si, du moins, nous établissons ce concept en nous référant aux bases théoriques en droit de la science actuelle plutôt qu’aux théories secondaires des différents champs de recherche spécialisés. Certes, la formulation de l’hypothèse Tia ne s’inscrit pas facilement dans les champs conceptuels actuels de la recherche[2]. Nous la posons néanmoins comme une hypothèse scientifique parce que, comme nous le verrons, elle constitue un élément clé dans la recherche de compréhension du réel[3]

            Cette façon d’envisager l’évolution permet d’emblée d’apporter des solutions souvent simples à certaines difficultés. Par exemple, une cohérence pourra alors être établie entre la description scientifique de la nature et la réalité du chercheur. L’un des problèmes les plus graves est celui posé par la réalité d’une recherche rationnelle et, donc, librement effectuée en dépit des déterminismes de base. La difficulté est double. D’une part, il s’agit de rendre compatible avec les déterminismes de base de l’Univers, d’une part, l’existence même d’une recherche libre et, d’autre part, les progrès futurs de cette recherche. En effet, rendre compte de l’existence d’une entité vivante et intelligente n’implique pas que cette entité soit en outre capable de progresser encore longtemps dans l’avenir[4]. Nous verrons comment l’hypothèse Tia permet d’apporter une solution à ce problème[5]. Certaines autres difficultés peuvent être surmontées dont la nature est très différente. En voici un exemple. 

            Dans les mots d’Alfred Kastler, il existe un « gaspillage » de la nature. En effet, l’immensité de l’espace, le nombre énorme des corps célestes et le foisonnement des formes de vie, y compris les animalcules, les germes et les bactéries, cette prodigalité apparente de la nature paraît paradoxale à celui qui tente d’y trouver une signification profonde[6]. Et le paradoxe s’accentue si on suppose que l’apparition d’une forme d’intelligence avancée était le « but » de cet Univers et que cette intelligence avancée ne se serait incarnée, jusqu’à présent et en autant qu’on puisse aujourd’hui le savoir, que sur notre Terre et uniquement dans notre propre espèce. Pourquoi existe-t-il dans cet Univers des milliards de milliards d’étoiles semblables à notre Soleil, ce qui laisse supposer à peu près autant de planètes qui pourraient ressembler à notre Terre ? Une explication simple peut être donnée sur la base de l’hypothèse Tia et d’un raisonnement d’ordre statistique. On y fait appel à la probabilité, peut-être faible, que l’une de ces planètes soit porteuse d’une vie intelligente. Si nous nous en tenons à une évolution sur une telle planète X qui serait semblable à celle que la Terre a connue, il faudrait que cette planète ait, comme la Terre, les caractéristiques qui sont essentielles à une telle évolution[7]. Ainsi, la probabilité peut-être très faible de ce type de processus aurait été compensée par le nombre immense de corps célestes susceptibles de connaître ce développement dans l’Univers. En somme, la probabilité peut être très faible qu’une intelligence avancée apparaisse sur une planète du type physico-chimique de la Terre ou même dans une galaxie spirale entière sans que cela n’infirme l’hypothèse Tia.  

            Étant donné que l’évolution globale peut être décrite comme étant à la fois physique et « biologique », le terme « biotique » sera parfois préféré, dans ce qui suit, au terme « biologique » afin de désigner ce qui concerne toute vie indépendamment de l’endroit où elle apparaît et se développe, dans l’Univers. Cependant cette évolution est également une évolution de l’intelligence. Le terme « noétique » sera pris ici dans le sens de « ce qui concerne la pensée et l’intelligence ou permet leur développement » et ce, indépendamment de l’endroit où cette pensée ou cette intelligence se développe dans l’Univers et indépendamment de la forme vivante qu’elle prend. 

            L’évolution noétique sera comprise comme une évolution vers l’intelligence avancée, c’est-à-dire vers ce type d’intelligence dont les premières manifestations dans l’histoire humaine ont consisté en des activités de recherche pure ou appliquée en général, qu’il s’agisse de recherche scientifique, métaphysique ou esthétique. Les acquis de la science, les œuvres marquantes de la philosophie et des arts, en plus des techniques de toutes sortes en représentent, à ce jour, les principales réalisations. Il faut toutefois insister sur un point. L’intelligence avancée n’est nullement définie comme devant être celle qui se manifeste chez l’Homo sapiens, c’est-à-dire l’être humain en tant qu’espèce. Au contraire, l’espèce humaine n’est envisagée ici que comme l’une des formes de vie qui auront eu le potentiel réel d’incarner cette intelligence avancée. On ignore actuellement si ces formes possibles de vie intelligentes sont nombreuses. Et, quoi qu’il en soit, il n’y avait rien de certain quant à leur apparition sous la forme humaine spécifique que nous nous connaissons. Il faut seulement admettre que cette forme de vie intelligente était réellement possible et qu’elle pouvait réellement exister par cette espèce humaine, qu’elle pouvait apparaître et se développer avec une certaine probabilité en droit, étant donné les principes de base et les conditions initiales de l’Univers.  

1.3.5 Un « dessein intelligent » ? 

            À toute époque et encore de nos jours, certaines personnes ont cherché par différents moyens à mettre en accord la science avec la religion. Certains croyants, qui sont des scientifiques, admettent l’enseignement normal de la théorie de l’évolution, mais tentent de lui adjoindre une interprétation compatible avec certains contenus de la foi chrétienne traditionnelle. Ils sont appelés les néo-créationnistes et prétendent que la nature se conforme à un « dessein intelligent »[8]. Il ne faut pas les confondre avec d’autres créationnistes qui sont plutôt des traditionalistes prenant les écrits bibliques à la lettre[9]

            À première vue, on pourrait croire que notre modèle embryonnaire va dans le même sens que celui de ces chercheurs croyants. Or, le modèle embryonnaire qui est développé ici n’est pas basé sur leurs présupposés religieux.  Ces néo-créationnistes reconnaissent le fait de l’évolution, mais leur thèse sur l’évolution biologique telle qu’elle est décrite en général n’équivaut pas du tout au modèle embryonnaire. 

            Par exemple, il semble que les tenants de ce néo-créationnisme considèrent que l’espèce humaine est nécessairement le but de l’évolution. Leur position relèverait donc du finalisme. D’après le modèle embryonnaire, il faut au contraire voir l’espèce humaine comme l’une seulement des possibilités réelles d’intelligence avancée que l’évolution comportait au départ. On y pose qu’une certaine probabilité — sans doute très faible — de l’apparition de l’espèce humaine existait au début de l’évolution de la vie sur Terre. Notre hypothèse Tia, pour sa part, pose que le développement d’une intelligence avancée était au départ d’une probabilité appréciable, non négligeable, comme dans le cas de la probabilité qu’un embryon normal se développe jusqu’à la maturité de l’organisme concerné. 

            Une autre différence importante est que ces néo-créationnistes s’appuient sur l’idée que des forces mystérieuses dirigent l’évolution alors que, selon le modèle embryonnaire, seules les forces physiques connues jouent, en droit, un rôle dans l’évolution, et les probabilités des différents scénarios évolutifs possibles sont, en droit, définies à partir des seules forces qui sont reconnues par  la science.

Suite


[1] Certaines des implications scientifiques ou philosophiques du concept d’intelligence avancée seront exposées et expliquées dans la section 5.7.

[2] Beaucoup de biologistes par exemple rejetteraient cette hypothèse parce qu’ils considèrent que la probabilité d’apparition de l’espèce Homo sapiens étaient au départ de la vie extrêmement faible. Nous reviendrons là-dessus.

[3] Comme une telle hypothèse n’est pas susceptible de recevoir une corroboration au sens normal de ce terme en science, nous la désignerons comme une hypothèse scientifique de second ordre. Cf. la sous-section 8.3.1.1.

[4] Le principe anthropique, par exemple, tel qu’il est interprété ne rend compte que de l’existence de la vie et nullement d’une intelligence avancée.

[6] Alfred Kastler, Cette étrange matière, avec la collaboration de Philippe Nemo, Paris, Stock, 1976, p. 263. Alfred Kastler (prix Nobel de physique, 1966) écrit qu’il y a un « principe de […] gaspillage » dans la nature, qu’elle « crée des possibilités en quantité surabondante », par exemple, des millions de glands pour la survie d’un ou deux chênes ou des millions de spermatozoïdes humains pour un seul individu. 

[7] Plusieurs conditions sont souvent mentionnées pour que l’évolution du vivant soit possible. Par exemple, la distance de la planète à son étoile doit être appropriée et sa composition chimique doit comporter les éléments essentiels à la vie. Ou encore, la présence stabilisatrice d’un gros satellite comme la Lune a peut-être joué un rôle clé pour rendre possible la longue évolution biologique. Ce sont autant de contraintes − peut-être nécessaires − qui restreignent les possibilités de l’évolution et en diminuent donc la probabilité.

[8] Voir par exemple « L’évolution a-t-elle un sens? », par Philippe Chambon, Pedro Lima et Nicolas Revoy, dans

Science et Vie (numéro 1059, déc. 2005. pp. 60 et suiv.). P. Chambon indique que certains de ces chercheurs sont des paléontologues et des généticiens. De nos jours, les néo-créationnistes s’inscrivent dans une mouvance appelée l’ « Intelligent Design », qui est un mouvement né aux États-Unis, il y a environ 40 ans, et qui diffuse ses idées ailleurs, comme par exemple en France ou au Québec. Certains de ces scientifiques se rattachent à l’Université Interdisciplinaire de Paris, où l’on prône un nouveau dialogue entre science et religion.

[9] Au début des années 1980, aux Etats-Unis, certains scientifiques tels que Stephen J. Gould ont eu maille à partir avec des adeptes du créationnisme biblique qui ont prétendu être des « scientifiques » au même titre que les biologistes. Ces créationnistes nient la réalité de la macroévolution et utilisent même une analogie avec le développement embryonnaire pour tenter d’expliquer certaines transformations spécifiques (cf. Stephen J. Gould, Quand les poules auront des dents. Réflexions sur l’histoire naturelle, Paris, Fayard, 1984, p.11-12).