Les scientifiques reconnaissent aujourd’hui comme un fait que la vie sur Terre a évolué et, en outre, que l’Univers a lui-même évolué, selon d’autres lois, depuis son origine. Une théorie globale de l’évolution doit d’abord permettre de réunir ces deux types d’évolution naturelle. Cependant un autre fait, à première vue d’une tout autre nature, est que la science a évolué dans l’histoire et qu’elle évolue encore. Elle tend à élargir ses champs de recherche et à raffermir la rigueur de ses concepts. Elle tend aussi, en principe, à mieux comprendre la réalité et à mieux se comprendre elle-même. Telle que comprise ici, l’idée d’une théorie générale de l’évolution consiste en une synthèse cohérente de ces différents types d’évolution afin de les rassembler en une seule théorie. Envisager l’évolution globale consistera donc à globaliser théoriquement l’évolution et à réfléchir cette évolution en lui incorporant même notre science actuelle. 

           L’établissement d’une telle théorie générale de l’évolution déborde évidemment de plusieurs façons le cadre normal de la recherche scientifique telle qu’elle est pratiquée actuellement. Dans un tel contexte, ce projet s’inscrirait au mieux dans le domaine des spéculations philosophiques, voire théologique. L’un des buts de cet ouvrage est néanmoins de poser quelques-uns des premiers jalons qui permettront à une telle théorie de s’inscrire logiquement dans le champ de la recherche scientifique. Une entreprise aussi ambitieuse se heurte à des obstacles de taille, qu’il nous faudra tenter de surmonter par une ouverture intellectuelle particulière, aussi bien en ce qui concerne nos théories scientifiques, leurs rapports mutuels que la conception même qu’on se fait de la recherche. Aussi ne sera-t-il pas question de conduire ici ce projet à un état même partiel d’achèvement. Il s’agit plutôt de proposer quelques nouveaux concepts et principes, de même que certaines hypothèses, susceptibles de constituer les bases possibles d’une telle théorie. Décrivons quelques-uns des principaux obstacles auxquels un tel projet paraît d’abord se heurter, puis voyons quels concepts peuvent permettre de les surmonter. 

           L’état actuel de spécialisation des disciplines scientifiques apparaît d’emblée comme l’un des pires obstacles. L’avènement d’une telle théorie générale de l’évolution concerne en fait plusieurs domaines de recherche qui n’ont pas clairement pour principe de s’effectuer de façon intégrée. La physique, la biologie et les sciences cognitives, de même que la philosophie des sciences sont toutes en fait concernées par un tel projet. Ce type de difficulté ne semble guère susceptible d’être surmonté que par un profond renouvellement de notre conception même de la science et, plus généralement, de la recherche de nature rationnelle. La spécialisation a servi jusqu’à présent surtout à laisser les coudées franches aux différents spécialistes. Jusqu’à présent, ceux-ci ont pu presque en vase clos et opaque fonctionner de façon féconde. Il faudra, toutefois, inévitablement surmonter ces isolements et ce, d’après les principes mêmes qui sont, ou devraient être, aux fondements de ces champs disciplinaires respectifs.  

            L’idée d’une science sans séparation disciplinaire de principe doit ici nous guider de façon que les spécialistes soient en mesure de poursuivre une démarche digne de l’idée de la science, qui vise d’abord la compréhension du réel et ce, de façon cohérente et sans séparation arbitraire. En pratique, cela signifiera qu’en plus du concept d’évolution globale, de nouveaux concepts devront avoir été définis qui ne relèvent d’aucune discipline en particulier − ni la physique, ni la biologie, ni l’épistémologie, etc.− mais qui en concernent plusieurs à la fois, selon une démarche qualifiable d’adisciplinaire. Il s’agira notamment des concepts de modèle embryonnaire et de potentiel réel, qui seront définis dans cette introduction. En outre, se trouve énoncé dans l’introduction un principe de cohérence qui concerne toutes les disciplines de la recherche à la fois et peut pour cette raison être considéré comme adisciplinaire. 

            Un deuxième obstacle découle du premier. Il n’existe actuellement qu’une théorie scientifique dite de l’évolution. Il s’agit bien sûr de la théorie biologique de l’évolution qui a été élaborée à partir du darwinisme. La sélection naturelle darwinienne est le principe de base qui explique l’évolution de la vie sur Terre. Toutefois, cette théorie n’explique pas complètement l’évolution. Non seulement elle n’explique que la part biologique de l’évolution, mais elle le fait de façon partielle, en laissant dans l’ombre plusieurs aspects importants de cette évolution. Les chercheurs qui se basent sur cette théorie ont recours au hasard afin de combler les vides. Nous verrons que le concept de hasard est utilisé dans cette théorie de façon ad hoc et qu’il est peu cohérent avec les principes de la physique. Un regard global (ou adisciplinaire) permet de mettre en évidence de sérieuses lacunes. Le principe explicatif de la sélection naturelle apparaîtra comme une contrainte incontournable mais tout à fait insuffisante si on tente de comprendre l’évolution globalement. 

           Un troisième obstacle découle d’une certaine façon des deux obstacles précédents. La science actuelle, telle qu’elle est comprise par les chercheurs, comporte une incohérence de taille. Il s’agit de l’incohérence, voire de la contradiction, entre la réalité de la science elle-même et la représentation que celle-ci offre de la réalité. La réalité de la recherche scientifique est évidemment bien connue, ou du moins bien ressentie, par le chercheur, non seulement dans sa pratique mais aussi dans la façon même dont il saisit ce qu’est ou devrait être la recherche. En principe, le scientifique doit pouvoir effectuer ses recherches sans préjugé et sans entrave. Bref, il doit faire cette recherche librement1. S’il lui apparaissait que sa démarche de recherche est influencée par des préjugés ou par des contraintes matérielles non d’abord prises en compte, il devrait conclure au malentendu ou à la méprise et reprendre sa démarche de façon à l’affranchir de ce qui l’entache d’erreur. Or, la représentation de la réalité que la science a établie ne comporte aucune liberté de ce type.  

  La représentation scientifique actuelle du chercheur 

           D’après la science biologique actuelle, le chercheur est un représentant de l’espèce humaine, laquelle se trouve caractérisée par un génome, c’est-à-dire une molécule complexe, qui interagit avec d’autres molécules. D’après la science physique actuelle, les molécules sont constituées d’atomes et, donc, de particules élémentaires. Les états et les mouvements de ces particules sont déterminés par les lois physiques de base, qui gouvernent tout ce qui existe dans cet Univers. En somme, alors que la recherche est comprise comme devant être libre, ce qui résulte de la recherche représente toute réalité comme étant soumise au déterminisme de base2. Comme on ignore de quelle façon précise l’humain et en particulier son cerveau sont ainsi déterminés, il n’est scientifiquement pas plausible d’affirmer que l’humain est libre3.  

            La représentation scientifique comporte aussi une contradiction entre sa représentation du temps physique et le temps de la recherche scientifique. Dans la représentation du temps de l’univers matériel, selon la théorie de la relativité et, donc, selon les modèles cosmologiques qui se basent sur cette théorie, il n’y a rien de tel que le moment présent, compris comme la limite universelle entre un passé universel et un futur universel. Cela paraît d’emblée incompatible avec le temps de la recherche. Celle-ci comporte évidemment un passé réel, constitué des acquis de la science, un présent, qui est l’état effectif de la recherche actuelle, et un futur qui comporte la réalisation des projets de recherche. Le scientifique peut-il, ou doit-il, s’accommoder d’une telle incohérence ? Si, en pratique, il semble bien que ce soit le cas, pourra-t-il supporter une telle situation indéfiniment ? Nous supposerons ici que la réponse à ces questions doit être négative. Nous tenterons de montrer qu’il est possible, sur la base des lois scientifiques les plus fondamentales, d’établir une telle cohérence. Il nous faudra cependant faire intervenir quelques concepts inhabituels. L’un de ces concepts est la téléonomie. Voici comment nous l’envisagerons ici. 

  Un concept de téléonomie compatible avec les exigences de la science 

            Nous considérons ici seulement le déterminisme de base de la science actuelle — essentiellement le déterminisme quantique, donc un déterminisme admettant l’aléatoire4 — combiné avec certaines structures et conditions initiales, telles que la structure topologique liée à l’espace et au temps, et l’état physique initial de l’Univers. Par conséquent, la théorie de l’évolution qui est ici présentée n’est pas une théorie finaliste et elle n’a recours à aucun principe vitaliste. Elle est une théorie qui se veut tout à fait conforme à l’esprit critique qui va de pair, en général, avec la pensée contemporaine, qu’elle soit scientifique ou philosophique. On y admet cependant un concept de téléonomie, en un sens voisin de celui qui a déjà été considéré par des biologistes réputés5 et qu’on peut, par exemple, appliquer au développement d’un embryon. Admettons donc ici que le concept de téléonomie peut être, avec certaines précautions, employé de façon compatible avec les exigences scientifiques d’objectivité et de rigueur. Nous emploierons aussi le concept de « télos », qui peut servir à désigner l’état de maturité vers lequel tend naturellement l’embryon. L’une des questions qui se pose alors logiquement est de savoir si le concept de télos peut également s’appliquer à l’évolution de l’Univers. Nous en ferons ici une hypothèse de travail en conformité avec l’approche adisciplinaire, laquelle admet un principe global de cohérence pour la recherche.

            Le cas particulier du développement embryonnaire nous servira de ainsi de modèle pour établir certaines des bases théoriques de l’évolution globale. Notre approche consiste à nous appuyer sur l’existence dans la nature du développement embryonnaire pour inférer la possibilité réelle d’une évolution qui tend vers un télos. Le terme télos a pour fonction de signifier le type de résultat qu’un processus naturel peut réellement viser, à la différence de termes tels que fin ou but, qui connotent l’évolution envisagée d’un point de vue finaliste. 

  La question de la probabilité de l’atteinte du télos 

            L’une des différences les plus essentielles entre le développement naturel vers un télos et l’évolution finaliste réside d’emblée dans le caractère plus ou moins probable de l’atteinte du télos, alors que l’évolution finaliste prescrit le résultat comme certain. Le processus naturel ne donne qu’une certaine probabilité d’obtenir le résultat, une probabilité qui pourrait d’ailleurs être faible. Ce qui importe, ici, est qu’il existe précisément une telle probabilité — plus ou moins grande, selon les hypothèses — pour que l’évolution globale parvienne à son état de maturité, en tant que terme du développement progressif. La probabilité peut être considérée comme calculable en droit à partir des lois et des principes scientifiques de base6. Il s’agit de ce que nous appellerons une probabilité réelle. Les expressions voisines telles que possibilités réelles ou potentialités réelles seront également utilisées dans un sens équivalent à celui d’une probabilité réelle non nulle.

            Si on essaie de comprendre l’évolution globale au moyen de philosophies finalistes, on pose en général que l’apparition de la vie et celle de l’humain ont été nécessaires. Ce n’est pas le cas de la théorie qui est proposée ici. On y pose plutôt que l’apparition de la vie et de l’espèce humaine n’avaient rien de nécessaire au départ. On les considère comme ayant été, au départ, plus ou moins probables et peut-être même très improbables. Comme il sera expliqué dans la section sur le potentiel réel (section 3.6), seule la possibilité de l’espèce humaine était nécessaire au départ, parce que cette possibilité découlait des lois de base de l’Univers. Il en allait de même de tout ce qui s’est produit dans cet Univers jusqu’à présent et, aussi, de beaucoup d’autres choses qui ne se sont pas produites mais qui étaient pu réellement se produire. Elles étaient au départ réellement possibles. Précisément, si on envisage ce qui aurait pu être réellement possible au départ de cette évolution, on peut trouver que des catégories, ou des types de formes vivantes et intelligentes ont été pour leur part plus probables que d’autres compte tenu de la multiplicité de ce qui était réellement possible dans cet Univers à ses débuts. C’est pourquoi il importe ici de ne pas confondre le concept d’espèce humaine, en tant que cas de figure de l’évolution sur cette planète-ci, avec le concept d’une intelligence particulièrement développée ou avancée, qui aurait pu, ou pourrait encore, apparaître quelque part dans cet Univers.   

 Un modèle embryonnaire mathématique 

             Parmi les concepts nouveaux qui seront mis de l’avant dans cet ouvrage, mentionnons le modèle embryonnaire mathématique. Il s’agira d’effectuer sur une base mathématique un rapprochement entre l’évolution et le développement d’un embryon d’une quelconque forme de vie. Une méthode originale sera ainsi mise en œuvre qui utilisera une structure de graphe mathématique de type arborescent. En outre, en nous basant sur une interprétation de la mécanique quantique dite des « histoires consistantes7 », nous verrons que cette structure de graphe peut en principe décrire aussi bien les possibilités réelles d’un embryon vivant que celles de l’Univers entier, considéré dans sa globalité physique, biotique et noétique8

             On peut légitimement considérer un embryon comme un système physique qui, en se développant, se trouve soumis aux lois de base de la nature. Il en va de même en ce qui concerne l’évolution globale de l’Univers. Certes, une différence évidente est que l’embryon se conforme à son génotype, c’est-à-dire aux lois de la génétique. On voit mal, à première vue, comment l’Univers pourrait se comparer à un embryon sur ce point. Pour lever cette difficulté, il suffira en fait de considérer le génotype de l’embryon comme faisant partie des conditions initiales de son développement. Du point de vue des lois de la nature, un génotype est formé de molécules qui sont disposées de façon particulière, propre à ce génotype. Le génotype équivaut à un ensemble de conditions initiales de l’embryon, considéré comme un système physique. Dans le cas de l’Univers physique, il existe aussi des conditions initiales particulières, qui sont susceptibles d’infléchir les probabilités des différents résultats possibles de son développement. Cette analogie formelle reposera donc le concept nouveau du graphe mathématique des possibilités réelles d’un système, ce graphe étant établi à partir des conditions initiales de ce système. Comme pour l’embryon biologique, le potentiel réel de l’Univers pourra, en droit, c’est-à-dire légitimement, être assimilé à une structure mathématique.

Suite

1 Certes ce problème renvoie directement à la Critique de la pure de Kant (1781). La liberté humaine est posée par Kant comme étant au fondement de la conscience commune de moralité et, comme telle, hors de portée de toute connaissance scientifique. Cependant il a imposé une telle limitation à la science afin de sauvegarder la possibilité même d’une autonomie éthique et non dans l’intérêt de la recherche elle-même en général. Nous considérerons ici qu’il y a là, à la fois, un problème tant pour la liberté éthique que pour la recherche scientifique. Nous posons plutôt que la recherche en général concerne aussi bien l’éthique que la connaissance du réel et qu’elle ne doit pas être empêtrée par quelque prohibition a priori que ce soit. Nous reviendrons sur la question éthique dans la section 7.2.2. « La personne ». 1

2 Les atomes sont en fait déterminés de façon probabiliste. Cependant, cela ne change rien ici puisque la liberté humaine ne peut être expliquée de façon satisfaisante en termes de probabilisme. Nous reviendrons sur ce problème posé par la liberté du chercheur dans la section 6.8 de cet ouvrage. 2

3 On pourrait prétendre que la liberté humaine est possible si les contraintes qui pèsent inconsciemment sur le comportement sont utiles à l’adaptation. Toutefois une telle conception de la liberté ne ferait pas de différence entre la liberté humaine et la liberté de mouvement des animaux, ce qui semble a priori insuffisant pour fonder l’idée même d’une recherche scientifique. Nous reviendrons plus loin sur cette difficulté. 3

4 Le déterminisme quantique, qui peut aussi bien être appelé l’indéterminisme quantique, n’est pas un déterminisme des événements physiques eux-mêmes, mais plutôt un déterminisme des probabilités d’occurrence d’événements. Il va de pair avec la conception dite du « quanton », c’est-à-dire de la particule physique qui est en même temps une « onde de probabilité ». 4

5 Les biologistes C. S. Pittendrigh (1958), Ernst W. Mayr (1965) et Jacques Monod (1970) ont notamment utilisé le concept de téléonomie (ou, en anglais, teleonomy) dans le cadre de leurs recherches. 5

6 Cette affirmation n’est pas nécessairement conforme à la légitimité scientifique actuelle sauf par extrapolation de l’usage qu’on en fait habituellement. Cependant elle est impliquée par le droit convenu aussitôt qu’on en tire les conséquences. Admettons donc qu’elle s’impose pour des raisons de cohérence. 6

7 L’approche des « histoires consistantes » en mécanique quantique a été développée à partir des travaux de Robert B. Griffiths (Consistent Histories and the Interpretation of Quantum Mechanics, Journal of statistical Physics, Vol. 36, 1984, p. 219-272) par Murray Gell-Mann, James B. Hartle et Roland Omnès, entre autres. 7

8 Les termes biotique et noétique désigneront respectivement les possibilités réelles qu’a l’Univers de produire la vie et l’intelligence. 8