Comme il a existé, au fond, une science adisciplinaire depuis les débuts de la recherche, il a existé aussi ce qu’on peut appeler un droit de la recherche ou droit scientifique. Il s’agit d’une norme qui, jusqu’à présent, est demeurée implicite et selon laquelle certaines lois ou principes issus de la recherche prévalent sur les autres lois ou principes. Cette prévalence est en fait reconnue, admise comme vraie, réelle ou légitime. 

            Par exemple, à l’époque contemporaine il est reconnu que tout corps matériel possède une masse que ce corps soit purement inanimé (physique) ou qu’il soit vivant. Cet exemple peut être généralisé. Tout principe ou loi physique universel prévaut sur tout principe ou loi biologique1, etc. Au Moyen Âge, la prévalence scientifique aurait pu être exprimée dans les termes des quatre causes (aristotéliciennes) et des essences2. Le droit de la recherche d’une époque n’est pas nécessairement univoque ni toujours entièrement cohérent. 

            Le droit scientifique pourrait être comparé à un droit non codifié, une sorte de common law3. Il a été implicite jusqu’à présent et on n’en a pas encore pris acte clairement. On n’y a pas fait attention d’éviter toute incohérence, laquelle est en quelque sorte admise ou tolérée elle-même de façon implicite. En fait, lorsqu’une contradiction est remarquée entre les principes des différentes disciplines, on ne tranche pas clairement en faveur d’une partie des principes au détriment des autres principes. Par exemple, lorsqu’on demande à un chercheur, qu’il soit physicien ou non, si le cerveau humain est assujetti aux principes de base de la physique, il répondra généralement que c’est bien le cas. Cependant si on lui demande ensuite s’il croit qu’il effectue librement sa recherche, il répondra à l’avenant ou il répondra simplement qu’il l’ignore ou qu’il ne sait pas ce qu’il faut en penser4.  

  Comparaison avec le conventionnalisme 

          On pourrait comparer l’idée de droit scientifique avec celle de la convention en science5. Cependant le droit (ou légitimité) scientifique ne se réduit nullement. Ce droit n’est ni une convention arbitraire, ni à proprement parler un axiome. Il n’a jamais été explicité ni décidé comme tel, ce qui suffit déjà à le dissocier de ces interprétations. En outre, il est difficile de dire exactement ce qui le motive, à part le fait qu’il semble simple et raisonnable, et qu’il paraît causé naturellement par un état de la recherche. Par exemple, il paraît naturel, dans la modernité, de séparer la science en plusieurs disciplines spécialisées. 

           Il relève du droit scientifique actuel le présupposé que la science doit être divisée en disciplines spécialisées. Il est vu comme légitime, en effet, que le chercheur comme tel n’a pas d’autre responsabilité que de se spécialiser dans sa propre discipline et qu’il n’a donc aucun intérêt envers la compréhension scientifique comme telle, en général. Une conséquence logique de l’existence d’un tel droit est que la recherche adisciplinaire mise ici de l’avant est actuellement « hors-la-loi ». Ce sera du moins le cas tant qu’un groupe de chercheurs suffisamment influent ne l’aura pas reconnu et fait reconnaître. Il en va de même en ce qui touche les concepts, les interprétations et les découvertes qui découleront de cette recherche dans ce qui suit. Ils n’existent pas ou ne seront pas reconnus comme scientifiques, ni même proprement philosophiques, tant que le statu quo prévaudra. Un changement est certes possible à cet égard dans l’avenir plus ou moins lointain et il se peut que cela se fasse peu à peu, en commençant par exemple par la reconnaissance de quelques scientifiques ou philosophes. L’idée de la science adisciplinaire demeurera « illégale » de facto tant qu’elle n’aura pas fait l’objet d’un consensus6

            L’énonciation de l’idée de science en droit se trouve cependant à préparer la reconnaissance de l’adisciplinarité. Car, puisqu’elle s’exprime en termes de la science globalement plutôt que d’une discipline particulière comme la physique, son énonciation relève elle-même de l’adisciplinarité. Toutefois ce qui doit être alors explicité ne se limite pas à l’énoncé d’une prééminence objective de certaines lois par rapport à d’autres. Il faut également expliciter que cette prééminence légitime est susceptible de se transformer profondément dans l’avenir. Il semble probable que ce caractère relatif ou évolutif du droit serait en fait reconnu sans trop de difficulté si on demandait aux chercheurs actuels de donner spontanément leur avis là-dessus. Si, cependant, on leur en faisait entrevoir les conséquences probables, il est moins sûr qu’ils appuieraient une telle proposition. Ils tendraient à se rabattre sur le droit actuel et préféreraient par exemple déclarer que l’idée de la science adisciplinaire relève d’une philosophie qui, par définition, n’est pas scientifique.

Suite

1 La reconnaissance d’un tel droit scientifique est indépendante de la position réductionniste. Celle-ci consiste à poser en principe (ou en fait), et non en droit, que les êtres vivants sont explicables à partir des lois de la physique. L’affirmation de la prévalence des lois de base de la physique ne signifie pas que la vie soit explicable en principe par ces lois, mais uniquement que les lois de base sont des contraintes pour tout ce qui vit et pour les explications scientifiques elles-mêmes. 1

2 Pour les nominalistes les noms, ou termes, de la langue prévalaient. 2

3 L’expression de « droit commun » ne traduit pas de façon adéquate la Common law anglaise. Celui-ci est un droit écrit mais non codifié qui accorde la prévalence aux décisions des tribunaux. Ce n’est que par analogie qu’on peut lui comparer le droit scientifique. Celui-ci n’est nulle part codifié. Cependant plusieurs textes publiés par des scientifiques ou des philosophes permettent d’établir ce qu’est ce droit. Il est très généralement mis en pratique. 3

4 Pour sa part, dans son Essai philosophique sur les probabilités (1814), Pierre Simon de Laplace, connu pour sa description du déterminisme universel, a opté tout de même pour l’existence d’un esprit scientifique libre. 4

5 Le concept de convention en ce sens a été développé par Édouard Le Roy, Pierre Duhem et Henri Poincaré. Ils lui ont d’ailleurs donné chacun un sens différent. 5

6 C’est d’ailleurs ce qui est arrivé aux idées de Giordano Bruno ou aux découvertes de Copernic, puis de Galilée. Le droit scientifique de leur époque a dû se transformer pour qu’il y en ait de facto reconnaissance. 6