Notes : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels. Dans le cours de philosophie, la dissidence a été définie comme l’action ou l’état de quelqu’un (ou d’un sous-groupe) qui ne se reconnaît plus membre (ou partie) d’un groupe; il ne reconnaît plus l’autorité de ce groupe comme s’appliquant à lui (ou à eux). Cf. Le phénomène de la mondialisation. Vers le droit à la dissidence et la démocratie globale, Québec, Presses Inter Universitaire, 2003, chapitre 5.

            Un étudiant, Julien Beaulieu, a demandé de constituer seul un forum dans lequel il défendrait son droit à la dissidence.

Julien Beaulieu :  

            Je veux ici exprimer ma dissidence. Je n’ai pas à me soumettre à la loi de la société. Si je donne l’impression de me conformer, ce n’est que par prudence. Car je sais que cette société ne permet pas la dissidence, je veux dire, la vraie dissidence de celui qui a décidé par lui-même qu’il ne s’en reconnaissait pas membre. J’invite ici, dans ce forum, quiconque voudrait contredire mon droit à la dissidence d’accepter d’entendre mes raisons. 

Jean-René Cossette : 

            Je trouve que tu te contredis. Tu utilises les moyens et les ressources de la société et tu te conformes à ses lois. Je ne vois pas en quoi tu es dissident. 

Julien B. : 

            Je vais essayer de t’expliquer, Jean-René. En tant que dissident, je veux être prudent. Imagine quelqu’un qui se retrouve sans savoir comment dans une jungle. Il n’est pas chez lui et il sent le danger autour de lui. Des bêtes fauves le surveillent, prêtes à lui sauter à la gorge au premier signe de faiblesse. Souviens-toi de l’analogie que nous avons vue en classe. Traditionnellement, les philosophes et les théologiens ont vu dans toute dissidence une grave mutilation de la société. Celle-ci craint de perdre ses membres. Aussi elle prendra tous les moyens pour éviter que quelqu’un soit réellement dissident. Et, s’il continue à se croire dissident, elle tentera par tous les moyens d’éviter qu’il puisse en convaincre d’autres d’être également dissidents. Elle peut devenir aussi féroce qu’une bête sauvage. Toutefois je refuse d’avoir moi-même recours à la violence sous quelque forme que ce soit. Je ne conteste pas les lois de la société; je lui demande simplement de reconnaître mon droit de m’y soustraire.

Kevin Matucci : 

            Pour moi, tu n’es pas un vrai dissident. Le vrai dissident manifeste en contestant et fait savoir au monde conformiste qu’il est différent. Je connais des dissidents, des vrais, qui osent affirmer leur différence en luttant contre la répression policière. Je suis d’accord avec ton expression de « bête sauvage » si on l’applique à la police, payée pour battre les contestataires du système. 

Julien B. : 

            Tu confonds la dissidence avec l’anarchie ou je ne sais quel mouvement de contestation violente. Je ne veux pas être violent. La brutalité, je la laisse aux autres. Quant à toi, Kevin, tu es peut-être un dissident de la société, mais tu sembles faire partie d’un groupe aussi violent et peut-être plus violent encore que la société. N’est-ce pas ? 

Kevin M. : 

            Oui, peut-être. Mais nous, nous ne cachons pas notre violence. Nous ne faisons pas semblant d’être sans reproche. La société est hypocrite et essaie toujours de cacher la violence qu’elle exerce sur bien des personnes.

Anthony Dextradeur :

            Vous faites une jolie paire, tous les deux. Kevin, tu verras que tu ne pourras pas toujours échapper à ceux qui punissent les manifestations violentes. Et l’autre, Julien, tu te crois dissident alors que c’est quelque gourou qui t’a mis cela dans la tête.

Kevin M. :

            Ha, je trouve ça drôle. Il se prend pour un flic ou quoi ?

Anthony D. :

            Je ne suis pas un « flic ». Je connais des gens qui sont dans la police et ce sont des gens corrects, qui veulent aider le monde honnête.

Julien B. :

            Je tiens à te dire, Anthony, qu’aucun gourou, comme tu dis, ne m’a mis dans la tête d’être un dissident. Ne crois-tu pas que ceux que tu appelles le « monde honnête » sont plus que moi influencés pas d’autres ?

Anthony D. :

            Ils ne sont pas influencés, mais ils ont compris où était la droiture. Il y a d’honnêtes personnes qui travaillent fort pour gagner leur pain quotidien et pour élever correctement leurs enfants. Ce sont eux que je veux défendre ici. Les dissidents et les contestataires sont une source continuelle de troubles. On s’en passerait bien.

Julien B. :

            D’accord, je veux bien croire, Anthony, que tu as décidé de te conformer à la loi et l’ordre. Cependant as-tu vraiment décidé un jour que tu serais formé et éduqué dans cette société particulière ? N’apprécierais-tu pas avoir le choix, un vrai choix libre ?

Anthony D. :

            Je vois mal à quelle sorte de liberté tu penses. Pour moi, ce sont des paroles plus creuses qu’elles en ont l’air. Pour qui vous prenez-vous ? Que savez-vous de Celui qui vous a créés et qui a prévu ce que vous pourrez devenir ?

(…)

Kevin M. :

            C’est de plus en plus drôle. Il invoque le Créateur. Bientôt il nous traitera de possédés du démon.

Julien B. :

            Non, Kevin, il a raison. Je veux dire qu’Anthony a plus raison qu’il le paraît à première vue. Que ce soit un Dieu ou le Hasard qui soit à l’origine de notre existence, nous devons nous avouer que nous ne savons que très peu de chose du sens que peut avoir notre existence. Mais Anthony, je te retourne ta question, que sais-tu toi-même du Créateur (en supposant qu’il existe) ?

Anthony D. :

            Je suppose pour ma part que Dieu existe. J’en fais le pari. Je ne prétends pas savoir ce qu’il a prévu pour moi ou pour les humains en général. Cependant je crois qu’il espère que nous nous fions à ceux qu’il a institués pour nous diriger. Jusqu’à preuve du contraire, notre sécurité de citoyens libres est assurée par notre police. Faisons-lui donc confiance.

Julien B. :

            Tu te fies à beaucoup d’instances à la fois. Si Dieu existe, il nous a pourvus de la faculté de raisonner, donc de critiquer et de décider de certains changements. Ne devrions-nous pas nous fier d’abord et avant tout à notre propre jugement ? N’est-ce pas ce que Dieu attend de nous (toujours en supposant qu’il existe) ?

Anthony D. :

            Je vois que tu es capable de penser de façon sensée, Julien. Je persiste pourtant à croire que ta soi-disant dissidence ne te conduira à rien. À quoi peut bien servir de se couper des autres ?

Julien B. :

            Tu es chrétien, Anthony ?

Anthony D. :

            Oui. Plus précisément, je suis catholique. Pourquoi cette question ?

Julien B. :

            Eh bien, je pense qu’un chrétien (donc un catholique) devrait être d’accord avec l’idée de dissidence. Sais-tu que Jésus peut être vu comme le plus célèbre dissident de l’histoire ? Il est né dans une société, la Judée, et il était donc normalement un adepte du judaïsme. Or, il a décidé de se détacher de ce groupe religieux. Il était donc à proprement parler un dissident de ce groupe. Il a même fondé une nouvelle religion et, de ce fait, donné naissance à une nouvelle culture morale. C’est d’ailleurs justement parce qu’il était un dissident qu’il est mort sur la croix.

Anthony D. :

            J’ignorais ce que tu m’expliques-là, Julien. Je n’avais jamais vu les choses sous un tel angle. Cependant je demeure un peu sceptique en ce qui concerne la dissidence en général. N’est-elle pas exagérément, sauf dans certains cas exceptionnels, un facteur de trouble social ?

Julien B. :

            C’est en fait le cas. Je veux dire que malheureusement les dissidents, qu’ils soient anarchistes, ou plus généralement hors-la-loi, se sentent toujours menacés et ils sentent toujours un besoin de se venger de la société. En fait, ils diabolisent la société tout autant, sinon davantage encore, que la société les diabolisent. Dès le départ, ils tendent à se voir en guerre. Mais, pour ma part, je crois que ce n’est pas nécessaire. La société et celui qui décide de se séparer d’elle peuvent le faire dans le respect mutuel. Du moins, je veux croire à cette idée.

Anthony D. : 

            Je comprends mieux maintenant ta position. Toutefois, je ne saisis toujours pas très bien en quoi la dissidence est importante à respecter comme telle. Tu as écrit que tu « veux croire à cette idée ». Pourquoi, Julien ? 

Julien B. : 

            C’était maladroit de ma part de l’écrire comme ça. En un sens, c’est vrai que je « veux croire » à cette idée, mais je ne le dirais pas si je n’avais certaines raisons fortes d’y croire. Par exemple, il suffit de se poser la question suivante : toutes les cultures existantes n’ont-elles pas commencé par la dissidence d’un petit groupe ou même par la dissidence d’un seul individu ?  

Je vais te donner l’exemple que le professeur a pris. La culture française comme telle aurait selon lui émergé à partir d’un petit groupe d’envahisseurs partis à l’aventure, les Francs. Il en va de même, apparemment pour les cultures allemande, italienne, espagnole ou anglaise, qui toutes ont émergé à partir de certaines hordes de « barbares ». Lorsque ces petits groupes d’aventuriers se sont établis sur ce qui allait être « leur territoire », ils se trouvaient être dissidents de leur ancien groupe d’appartenance. Ils auront ensuite combattu les descendants de ces anciens groupes, établis ailleurs en Europe. J’ai donné l’exemple de Jésus, le « singleton culturel » (j’emprunte cette expression au prof !), à l’origine de toutes les églises chrétiennes qui existent maintenant. Les Québécois descendent eux-mêmes d’un petit groupe de colons français qui seront devenus des dissidents de leur mère-patrie par la suite. Tu remarqueras par ces exemples, Anthony, que la dissidence s’accompagne souvent de violence, mais pas nécessairement.