Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels. 

 

            Comment reconnaître qu’une croyance est rationnelle ? 

Rachel Bilodeau :

Supposons qu’une personne a fait un pèlerinage à Sainte-Anne de Beaupré et a prétendu par la suite que Sainte-Anne l’avait guérie de ses rhumatismes. D’après le professeur cela ne voudrait pas dire que la croyance de cette personne est irrationnelle. Je ne comprends pas. Quelqu’un peut-il m’aider à y voir plus clair  

Marie-Pier Roy :

Ce n’est pas exactement cela que le prof a dit. D’abord, il citait un autre philosophe qui a dit que, même si des gens croient à l’astrologie parce qu’ils y trouvent un réconfort, cela ne prouve pas qu’il est irrationnel de croire en l’astrologie 1

Rachel B. :

Tu as raison, Marie-Pier. Mais je ne comprends toujours pas. En quoi est-il rationnel de croire ce que quelqu’un nous dit si c’est parce qu’on aime ce qu’il dit ?  

Marie-Pier R. :

Remarques-tu, Rachel, qu’on ne dit pas là qu’il est rationnel de croire en l’astrologie à cause du réconfort que cela apporte, mais plutôt que le fait que la plupart des gens y croient pour cette raison ne veut pas dire que la croyance en l’astrologie soit en elle-même irrationnelle ? Quelqu’un d’autre en effet pourrait y croire pour d’autres raisons, des raisons peut-être meilleures. 

Noémie Dufort :

Je suis d’accord avec ce philosophe. On peut trouver du réconfort dans le fait de croire en la médecine et il n’est pas irrationnel de croire en la médecine, n’est-ce pas ? 

Rachel B. :

D’accord. Avec cet exemple, je comprends mieux. Merci.  

Noémie D. :

Je m’excuse, mais je viens de me rendre compte que la phrase que j’ai écrite, « il n’est pas irrationnel de croire en la médecine » n’est pas claire. Je veux dire que tout dépend de la façon dont on croit. Par exemple, si une femme croit en la médecine au point d’en faire une religion et d’adorer son médecin, sa croyance n’est pas rationnelle. Mais ce que tu as écrit m’a fait comprendre quelque chose qui m’avait échappé dans l’explication du professeur. Une autre personne peut croire en la médecine pour de bonnes raisons. Par exemple, elle peut y croire en raison des recherches scientifiques qui y sont faites. 

Éliane Banville :

J’aimerais revenir sur le sujet de ce forum, les pseudosciences. Le philosophe que Maris-Pier a cité est Paul Thagard, comme cela est indiqué dans le manuel du professeur (p. 96). Mais ce philosophe dit en plus que, même si l’astrologie fournit une vision magique du monde et que ses descriptions ne sont pas physiquement plausibles, il faut trouver d’autres raisons pour prouver que l’astrologie est irrationnelle. 

Marie-Pier R. :

À mon avis, la vision magique du monde n’est pas compatible avec la rationalité. Cependant il est entendu qu’on peut bien croire en quelque chose de façon rationnelle et être content d’y croire pour toutes sortes de raisons. Par exemple, un scientifique peut être content de croire en la théorie de la relativité parce que c’est une théorie bizarre, une théorie qui n’était pas au départ plausible.

 

La science actuelle deviendra-t-elle elle-même une pseudo-science ? 

Éliane B. :

            Je ne vois pas bien ce que tu veux dire, Marie-Pier. Comment peut-il être rationnel de croire en une théorie qui fournit une vision magique du monde et dont les descriptions ne sont pas physiquement plausibles ? Crois-tu que la théorie de la relativité donne une vision magique du monde?

Marie-Pier R. : 

            Eh bien, supposons qu’une nouvelle théorie scientifique se présente comme quelque chose de tellement inhabituel qu’elle paraît fournir une vision magique du monde et que cette vision est vraiment très différente de celle que la théorie habituelle donne, alors cette nouvelle théorie serait un exemple de ce dont tu parles, Éliane. 

Éliane B. : 

            J’ai lu et relu ton intervention précédente, Marie-Pier, et je ne suis pas sûre de bien comprendre ton exemple. Tu parles d’une « théorie scientifique » qui serait différente de la théorie habituelle au point de ressembler à la magie ? 

(…) 

Marie-Pier R. : 

            J’ai vu mon professeur de physique pour lui demander s’il pense qu’une telle théorie soit possible (j’avais un cours de physique aujourd’hui). Après avoir hésité, il m’a répondu que des théories de ce type ont été découvertes dans le domaine de l’astronomie. Ainsi, l’astronome Kepler — celui qui a trouvé les « fameuses lois » du mouvement des planètes — croyait à l’astrologie et aux nombres magiques. Il avait commencé par essayer certaines combinaisons de nombres pour expliquer le mouvement des planètes en supposant des orbites circulaires autour du Soleil, mais il s’est aperçu que ce n’était pas la bonne théorie. Ensuite, il a trouvé une meilleure théorie qui pour lui et d’autres personnes de son temps ressemblait peut-être à de la magie. 

Éliane B. : 

            Ce Kepler croyait à l’astrologie ? Cela ne me paraît pas « plausible » ! 

François Labrie (enseignant en physique) : 

            Marie-Pier a raison. Même Galilée croyait à l’astrologie et Newton croyait à l’alchimie ! Je peux vous dire également que plusieurs physiciens ne prenaient pas la théorie du big bang au sérieux avant 1965, l’année où l’on a découvert le rayonnement fossile. Celui-ci peut être compris comme une radiation résiduelle d’un milieu très dense et très chaud qui aurait existé il y a environ 14 milliards d’années. 

Noémie D. : 

            Dans le temps de Galilée, c’était possible de croire à l’astrologie ou d’autres sciences magiques, mais aujourd’hui ? 

François L. : 

            Justement, la théorie du big bang, qui est une théorie jugée tout à fait valable aujourd’hui, était vue par certains, par exemple Fred Hoyle, comme une théorie farfelue.  

Éliane B. : 

            La théorie du big bang farfelue ? Pourquoi ? 

Marie-Pier R. : 

            Pour certains physiciens, une telle théorie équivalait à un retour à la pensée magique parce qu’elle suppose que l’Univers aurait eu un commencement. Ces physiciens jugeaient que ce n’était pas plausible et que c’était comme de se remettre à croire en une création du monde. Ne me demandez pas trop de détails ! 

Éliane B. : 

            Je veux bien accepter que la théorie du big bang était comme une théorie non plausible physiquement. C’est pour cela que le prof de philo a dit que la science moderne pourrait être jugée pseudo-scientifique un jour. D’accord ? 

Marie-Pier R. : 

            Oui, en un sens, on pourrait dire un jour que les théories modernes n’étaient pas du tout conformes à la réalité. Seulement, cela ne veut pas dire qu’on les mettra sur le même pied que l’astrologie. C’est plus compliqué. Je vais t’expliquer comment j’ai compris ce qui pourrait arriver à la science dans l’avenir.

            Il faut savoir pour commencer que la science moderne est véritablement très différente du genre de théorie qui l’avait précédée. Par exemple, une théorie qui dit que la Terre est en mouvement rapide autour du Soleil est très différente de celle qui disait que la Terre était absolument immobile au milieu de l’Univers. C’est en fait toute une conception du monde qui bascule. La science moderne se trouve à un nouveau « stade » de développement par rapport à la science précédente (la « science d’Aristote » ou « classique »), le mot « stade » ayant pour fonction de montrer qu’il y a une différence profonde. Or, il se pourrait que, si la recherche scientifique franchit un nouveau stade aussi différent et aussi important par rapport au stade actuel. Et, si ce genre d’évolution se reproduit, alors les scientifiques du futur verront la science actuelle comme nous voyons la science classique, c’est-à-dire comme nettement dépassée, « pseudo-scientifique ». 

Éliane B. : 

            D’accord, mais ce n’est pas facile à imaginer et encore moins de l’accepter. Notre science moderne serait nulle ! 

Marie-Pier R. : 

            Non, Éliane ! Je me suis peut-être mal exprimée. Quand je dis que la science pourra être extrêmement dépassée dans l’avenir, je ne veux pas dire qu’elle n’aura plus aucune valeur. Elle pourra alors avoir la valeur, aux yeux des gens du futur, que l’astrologie a à nos yeux. 

Éliane B. : 

            La valeur que l’astrologie a à nos yeux ? Mais cela veut dire qu’elle serait de valeur nulle, comme je te l’avais dit ! 

Marie-Pier R. : 

            Bon, je me suis encore mal exprimée. C’est un nouveau concept, lui-même difficile à saisir. En écrivant que la science actuelle pourrait un jour avoir la valeur de l’astrologie, je ne voulais pas dire qu’elles seraient sur le même pied d’égalité. Je voulais dire qu’elle sera aussi dépassée que l’est l’astrologie à notre époque. Dans l’avenir, l’astrologie sera encore plus dépassée qu’elle l’est maintenant. Et notre science occupera une place équivalente à celle que l’astrologie classique a pour nous maintenant.
 

1 Il s’agit du philosophe Paul Thagard (« Why Astrology is a Pseudoscience », Proceedings of Philosophy of Science Association, vol. 1, 1978, édité par P. D. Asquith et I. Hacking, East Lansing, Philosophy of Science Association, p. 223-234). Retour 1