Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels.  

            Quatre étudiants de philosophie qui partagent un intérêt particulier pour la science ont conçu un projet très ambitieux. Ils ont demandé de former un groupe de recherche sur le développement de la pensée critique à partir des Présocratiques. Après s’être documenté sur l’histoire de la science, l’un de ces étudiants, Jonathan Allaire, propose une hypothèse à propos de l’avenir de la pensée critique. 

Jonathan Allaire :  

      Je baserai ma démarche sur le tableau que le professeur nous a montré en classe à propos de la pensée critique et de ses développements historiques 1. En m’inspirant de ce tableau, je me suis posé la question suivante : comment la pensée critique se développera-t-elle dans l’avenir, disons, au XXIe ? Ma réponse à cette question prend la forme de l’hypothèse que voici :                                   

      Hypothèse concernant l’avenir de la pensée critique dans la recherche de connaissance : 

La connaissance scientifique sera de plus en plus critiquée pour plusieurs raisons. L’une de ces raisons est que la communication est mauvaise entre les disciplines scientifiques ou autres. Une autre de ces raisons est que la science actuelle ne nous explique pas clairement pourquoi la réalité de son objet devrait être ainsi une réalité subdivisée en plusieurs disciplines plutôt qu’une réalité unifiée. Il en découle que la façon dont on comprend la philosophie de la science devra être critiquée elle-même puisqu’elle est conçue comme une simple discipline parmi d’autres.           

Marc-Étienne Savaria : 

       Pourquoi écris-tu, Jonathan, que la communication est mauvaise entre les disciplines ?  

Jonathan A. :  

            Les spécialistes de différentes disciplines ne croient pas avoir besoin de se parler lorsqu’ils mènent leurs recherches. Chacun d’entre eux pourrait faire carrière de chercheur en ignorant à peu près tout des autres disciplines que la sienne. N’importe qui peut se rendre compte, par exemple au Cégep de Granby, qu’il y a relativement peu de communication entre les différents départements. Le fossé est particulièrement profond, par exemple, entre chacune des disciplines scientifiques et la philosophie. Pourtant, en science comme en philosophie, les chercheurs ont un objectif commun qui est de tenter de mieux comprendre la réalité. 

Chantal Laliberté-Hébert : 

            Il me semble au contraire qu’il existe de plus en plus de recherches dans lesquelles deux ou plusieurs disciplines se rencontrent, comme dans les sciences de l’environnement, ou encore en médecine ou en sciences de l’éducation, par exemple ? 

Jonathan A. :  

Tu parles de recherches interdisciplinaires, celles qui concernent certains aspects de plusieurs disciplines à la fois. Ce dont je parle est une nouvelle critique qui porte sur le fait même qu’il y ait des disciplines qui demeurent à leurs bases séparées les unes des autres. Si tu veux, je vois la recherche interdisciplinaire comme des champs qui sont séparés les uns des autres par des fossés profonds, et qu’on tente de relier par certaines passerelles.  

Geneviève Fortin : 

            Comme ta recherche, Jonathan, ne peut être identifiée à aucune discipline et qu’elle n’est même pas interdisciplinaire, il faudrait que tu lui donne un nom avec lequel nous pourrions échanger sur ce sujet.

Jonathan A. :

            J’aime ta question, Geneviève. J’ai effectivement donné un nom à la recherche que je veux mener. Il s’agit de la recherche adisciplinaire, ce qui veut dire sans discipline, c’est-à-dire sans assignation à une discipline.

Chantal L.-H. :

            Il me semble que ta recherche ressemble au genre de question qu’on se pose en philosophie. Si tel est le cas, Jonathan, tu te contredis puisque la philosophie est une discipline.

Jonathan A. :

            C’est une question très pertinente, Chantal. En fait, j’ai cru au début que ma question était une question philosophique reconnue. J’ai communiqué avec le prof afin de vérifier. C’est lui qui m’a dit que ma question était intéressante et peut-être même originale. De plus, il m’a suggéré quelques dénominations telles « anti-disciplinaire » ou « post-disciplinaire », etc. C’est alors que j’ai jugé que le terme « adisciplinaire » était le plus approprié. Il me paraît simple et commode.

Chantal L.-H. :

            En somme, la recherche adisciplinaire est une recherche où l’on fait fi de toute discipline ?

Jonathan A. :

            Non, pas tout à fait. Dans cette recherche, on n’ignore pas l’existence des disciplines, mais on les voit comme de simples dénominations utiles pour que les chercheurs se situent par rapport à leurs objets ou leurs méthodes. Cependant les chercheurs adisciplinaires auraient tous les mêmes buts qui sont de mieux comprendre tout ce qui est réel et de mieux maîtriser ce qui est réel.

Chantal L.-H. :

            Mais, Jonathan, je ne comprends pas pourquoi la recherche adisciplinaire ne serait pas tout simplement une recherche philosophique.

Jonathan A. :

            Voici la raison. De nos jours, un philosophe est un chercheur qui s’adresse généralement à d’autres philosophes. Ses textes spécialisés ne sont vraiment lus et compris que par d’autres philosophes, qui en plus sont dans une même branche de la philosophie, comme l’éthique, la politique ou la philosophie des sciences. Cette situation est généralement considérée par les philosophes comme normale et ils ne tiennent pas à voir des chercheurs qui ne sont pas eux-mêmes philosophes s’immiscer dans leurs recherches. J’admets bien, toutefois, qu’une personne formée en philosophie puisse avoir l’attitude d’un chercheur adisciplinaire. Dans ce cas, il trouvera normal que d’autres chercheurs puissent avoir accès aux questions et aux concepts importants qu’il connaît et, par ailleurs, il sentira éventuellement le besoin d’aller s’informer chez des chercheurs qui ne sont pas surtout formés en philosophie et, même, parfois d’aller se former un meilleur jugement auprès d’eux.

Marc-Étienne S. :

            Je ne suis pas sûr de comprendre, Jonathan. Veux-tu dire que les philosophes sont moins informés que les scientifiques ou même que leur jugement est moins valable que le leur ?

Jonathan A. :

            Non, pas du tout, Marc-Étienne. Ce que je veux dire est que le chercheur adisciplinaire qui s’y connaît davantage sur des sujets réputés philosophiques devrait être capable de profiter de l’expérience de recherche de tout autre chercheur adisciplinaire. D’ailleurs, le vocabulaire actuel de la recherche devrait changer. Du point de vue de l’adisciplinarité, il n’y a pas des chercheurs qui sont des philosophes et d’autres qui sont des scientifiques ; ils sont tous des chercheurs qui pourront être appelés, si on veut, aussi bien philosophes (étymologiquement, « chercheurs de vérité ») que scientifiques (ou savants, par exemple).

Chantal L.-H. :

            Je ne comprends toujours pas bien, Jonathan, ce que tu reproches exactement à la façon dont la recherche se fait actuellement. Les physiciens étudient les propriétés de la matière physique ; les biologistes étudient les propriétés de la matière vivante ; etc. Je trouve que cette situation est claire et cohérente.

Jonathan A. :

Ce que tu mentionnes, Chantal, peut être appelé la « recherche disciplinaire », c’est-à-dire la recherche en plusieurs domaines séparés. Par définition, la connaissance disciplinaire sera la connaissance que l’on a développée dans la modernité, c’est-à-dire un ensemble plus ou moins cohérent de savoirs liés à des disciplines spécialisées. Je pense qu’on va critiquer, dans l’avenir, la prétention qu’auront eue les physiciens de révéler la vraie nature de l’Univers, ou celle des biologistes de livrer le vrai sens de l’évolution, etc. Toutes les prétentions disciplinaires exagérées de ce type seront mises en question. On critiquera aussi les philosophes de s’arroger le véritable discours sur l’être ou sur la liberté, par exemple, et les théologiens de monopoliser les questions qui concernent la divinité et le religieux. 

(…)

1 Voici ce tableau : 

                La pensée critique, depuis l’époque présocratique jusqu’à nos jours, s’est modifiée profondément en ce qui concerne les sujets à critiquer et la façon de considérer les moyens ou méthodes d’effectuation de la critique. Les principales étapes sont les suivantes : 

1.       Période présocratique :

     On remet en question les croyances traditionnelles, en particulier les mythes et les croyances concernant les divinités, en plus de toute opinion non fondée. 

Les croyances crédibles sont celles qui sont argumentées. En général, une brève argumentation sans erreur est vue comme suffisamment fiable. 

2.       Période classique : 

On remet en question, non seulement les croyances traditionnelles, mais aussi les croyances basées sur des raisonnements trop courts, incluant les sophismes ou les paralogismes. 

Les croyances crédibles sont celles qui sont appuyées par des livres ou des traités, dans lesquels on développe de longues argumentations. Ce qu’il y a de plus fiable et crédible se trouve dans les systèmes de pensée. 

3.       Période moderne : 

On remet en question, en plus des traditions et des raisonnements trop courts, même les longs raisonnements classiques des traités ou des systèmes, ce qui inclut les dogmes du christianisme ou d’autres grandes religions, et les pseudosciences, y compris plusieurs théories racistes ou sexistes.  

Les croyances crédibles sont celles qui se développent dans des disciplines spécialisées sur la base d’hypothèses confirmées par des faits d’observation ou d’appareils conceptuels qui se sont avérés féconds pour la recherche subséquente. 

   4.   5.   etc.   Périodes à venir ?

(Cf. La pensée rationnelle. Nouvelle perspective sur ses origines et son développement, Québec: Presses Inter Universitaires, 2001, chap. 2)  Retour 1