Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels. 

Plusieurs étudiants poursuivent leur discussion sur le respect des personnes et des groupes ; ils s’attaquent à la question : Faut-il censurer les propos dits haineux ? 

Charles Lacasse :

            J’ai réfléchi sur les effets bénéfiques possibles de la Charte du respect. Peut-être en arrivera-t-on, en appliquant une telle Charte, à améliorer grandement les rapports entre les différents groupes sociaux ou même les groupes en général. Tout de même, j’ai bien de la difficulté à reconnaître qu’il vaudrait mieux laisser s’exprimer des racistes ou autres semeurs de troubles. Quelqu’un peut-il m’expliquer clairement pourquoi il ne serait pas préférable de censurer ce genre d’expression, qui m’apparaît offensant et parfois destructeur.

Ghyslain Lamontagne :

            Je me suis informé là-dessus. Il semble que la politique de la censure soit assez répandue. Dans plusieurs services d’information en ligne, on interdit la publication des commentaires racistes ou offensants. Pourtant je continue de penser que l’échange dans le respect (au sens de la Charte) présente des avantages importants. D’abord, censurer n’est pas en soi une marque de respect. Ce n’est pas en soi un bon exemple à donner à qui que ce soit. En outre, la censure fait généralement l’affaire du dominant dans un contexte donné, un contexte culturel ou national par exemple. Si cette pratique est banalisée, elle sera souvent utilisée pour bloquer ce qui forme ou informe réellement. Il vaut donc mieux contrer les propagandes dommageables par la critique constructive du contenu.

Charles L. :

            Moi aussi, Ghyslain, je me suis informé. Or, j’ai découvert qu’Ernst Zundel, une sorte de zélateur antijuif, a refusé systématiquement de discuter en ligne avec quelqu’un qui voulait discuter avec lui sur la réalité du génocide juif. Ne devons-nous pas en conclure que de telles personnes ne cherchent qu’à désinformer et à propager la haine ?

(…)

Ghyslain L. :

            Ce sujet — le génocide juif — est des plus sensibles à traiter. Il faut faire extrêmement attention à la façon dont on essaie de comprendre réellement ce qui s’est passé en fait. On risque par exemple de provoquer des passions religieuses ou nationalistes. Il faut reconnaître que les juifs ont été un peuple très malmené dans l’histoire. Ils ont appris à se défendre.

Bon, il semble que la personne qui cherchait à discuter avec Zundel n’appliquait peut-être pas les principes de notre Charte du respect puisqu’il s’agissait pour elle de démasquer un propagandiste malfaisant1. Zundel y aurait naturellement vu un piège contre lui et la cause en laquelle il croyait.

Charles L. :

            Attention Ghyslain, je crains que tu fasses des parallèles trop risqués. N’es-tu pas en fait un peu trop relativiste ?

Ghyslain L. :

            Je me vois plutôt comme une sorte d’humaniste qui tient à faire avancer le respect entre les personnes et entre les cultures morales et, par le fait même, qui ose prendre le risque de déplaire. Cependant je suis convaincu d’être sur la bonne voie et justement parce que j’assume le risque de déplaire aux uns autant qu’aux autres.

Charles L. :

            Bon, d’accord. Tes intentions sont bonnes et les moyens que tu envisages le sont peut-être également. Mais lorsque tu écris que Zundel a peut-être vu un piège dans l’invitation à discuter de cet homme, un piège contre lui et « la cause en laquelle il croyait », tu ne veux sans doute pas dire que les intentions de Zundel étaient bonnes et que sa cause était défendable ?

Ghyslain L. :

            Sûrement pas, si je juge ces intentions et cette cause d’après ce que j’en sais. Je veux ici insister sur un autre point de ce différend. Je continue de juger d’après ce que je sais de cette affaire. En un certain sens précis, il existe une symétrie entre Ernst Zundel et cet homme, qui s’appelle Ken McVay. Les deux se jugent mutuellement de façon réprobatrice. En clair, McVay juge malfaisantes les menées de Zundel, plus exactement son négationnisme et sa propagande antijuive, et Zundel juge également malfaisantes ce qu’il voit ou interprète apparemment comme des menées faisant partie d’un vaste complot juif. C’est sur ce point précis qu’ils se rencontrent : les deux sont intimement convaincus de défendre la bonne cause contre le mal. Ce schème est vieux comme le monde. Ils ne l’ont pas inventé mais ils semblent en être victimes aussi bien d’un côté que de l’autre.

Charles L. :

            Tu parles sans doute du schème de la diabolisation réciproque qui se retrouve dans tous les conflits humains importants ?

Ghyslain L. :

            Tout à fait, Charles.  


1 Il s’agit du Canadien Ken McVay. Voir le site du Réseau Éducation-Médias : http://www.media-awareness.ca/francais/enjeux/haine_sur_internet/haine_et_liberte_expression.cfm  (note de Ghyslain Lamontagne). 1

Le lecteur désireux d’en savoir plus sur le thème de la diabolisation peut consulter l’ouvrage La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique ; il peut également prendre connaissance de l’échange sur « La diabolisation des nazis ».