Dieu serait-il donc, à un point démesuré, un utilitariste qui estimerait valable de prendre tout moyen permettant d’accomplir son dessein ? Il aurait donc délibérément utilisé, entre autres, la maladie et la mort, les massacres et les génocides, afin de sélectionner ou de favoriser ce qui aurait la chance de passer au travers de cette espèce de transformateur ? Si, un jour, Dieu en arrivait à nous expliquer son point de vue, à nous faire comprendre pourquoi il a créé ce monde et toutes les atrocités qui s’y sont passées, est-ce que son explication supposerait, pour être comprise, que nous soyons devenus des calculateurs, des logiciens, des monstres froids qui soupèseraient des quantités globales de détresses et de béatitudes ? Pouvons-nous croire concevable, au contraire, que nous puissions comprendre un jour ce dessein en étant devenus, profondément, plus sensibles à la véritable liberté, au véritable bonheur, à la véritable humanité ? 

            Hans Jonas insiste, à propos du génocide juif, sur « la contradiction effrayante entre l’idée d’un Dieu de bonté et le constat de l’horreur qu’Il laissa advenir 1 … » Il nous faudrait radicaliser et renforcer cette remarque en en élargissant la perspective à l’histoire (et à la non-histoire) des peuples en général. Dieu pouvait peut-être intervenir Si tel était le cas, il ne l’aurait pas voulu, peut-être, parce que cela aurait pu déclencher pire.  

            L’un des éléments possibles d’explication est suggéré par Swinburne. Il apparaît d’abord sous un aspect plutôt inquiétant. Swinburne fait voir comment nous pourrions être amenés à réviser nos jugements sur ce que nous croyons être le mal. Il fait l’analogie entre l’humain actuel et un jeune enfant. Il écrit que l’enfant de deux ans qui tombe et s’écorche, puis qui pleure, jugerait, s’il pouvait mettre ses pensées en mots, que le mal de sa douleur ne pourrait jamais être justifié par quelque bien supérieur que ce soit. Ce n’est qu’après avoir grandi qu’il pourra réviser son jugement sur cet incident 2. Transposé à Dieu et à l’histoire humaine, cet argument ouvre une étrange perspective. 

            Peut-être Dieu connaît-il le Mal, mais vraiment le Mal. Et peut-être est-ce bien au-delà de tout ce que nous croyons avoir connu comme expérience du mal. Ce serait un Mal tel que tous nos maux, y compris ceux qui nous paraissent les moins susceptibles de banalisation, deviendraient en comparaison dérisoires. Il y aurait là, même pour un Dieu, une souffrance insoutenable, au-delà de la souffrance, au-delà de ce que nous croyons être la souffrance. La souffrance divine, celle que connaîtrait Dieu, serait à notre souffrance, celle qui transpire dans notre histoire telle que nous la connaissons, comme celle-ci, cette souffrance de l’humain adulte, serait à celle du nourrisson qui pleure. Certes, le jeune enfant qui pleure souffre réellement. Cependant, de son point de vue, sa souffrance est intolérable, démesurée, alors que, du point de vue de l’adulte, elle est simple expression d’un besoin, d’un inconfort, d’un déséquilibre passager. Elle serait peut-être à mettre au niveau de la souffrance animale, cette souffrance innombrable dans l’histoire de la vie, que l’humain tend en général à considérer comme naturelle et normale. Si, cependant, un Mal plus profond existe du point de vue de Dieu, au regard duquel le mal humain de l’histoire semble « normal », cela signifie que nous n’avons encore jamais posé en termes propres le véritable problème du mal. Et, peut-être, ne sommes-nous pas près de le faire.

1 Catherine Chalier, « Dieu sans puissance », dans Hans Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz. Une voix juive, traduit de l’allemand par Philippe Ivernel, Paris, Rivages poche, 1984, p. 51. Jonas utilise le mot « Choa » pour désigner le génocide juif. 1

2 Richard Swinburne, op. cit., p. 221. Swinburne ne précise pas, à ce propos, s’il pense ou non à la souffrance des victimes d’un génocide. Il se contente d’ajouter que l’importance accordée aux douleurs physiques non extrêmes est une caractéristique de l’Europe et de l’Amérique du Nord contemporaines et que peut-être sommes-nous hypersensibles (over-sensitive) à ce sujet et, inversement, insuffisamment sensibles à d’autres sujets comme, par exemple, la responsabilité, la loyauté, la liberté, la connaissance, etc. (ibid.). Je pense qu’il a en partie raison. J’ajouterais cependant que beaucoup de groupes humains ont éprouvé intensément qu’ils étaient victimes des menées d’autres groupes et que la plus grande partie de cette souffrance n’a jamais été retenue par l’histoire. 2