Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels. 

Les étudiants poursuivent leur discussion sur le respect des personnes et des groupes ; l’échange de propos concerne plus particulièrement le respect des groupes ou des cultures et, en particulier, des groupes criminalisés. Ils constatent que l’idée même de respect des groupes pose des problèmes très difficiles qu’ils arrivent néanmoins à surmonter en partie. Sonya Plourde :

            Nous poursuivons donc la discussion sur le respect des groupes. Le groupe peut être un groupe religieux, une nation ou toute autre sorte de groupe d’appartenance. L’idée éthique de respect signifie qu’on reconnaît tous les groupes quels qu’ils soient, même les plus craints par d’autres groupes. En pratique, la reconnaissance d’un groupe signifie par exemple que ses membres ont le droit d’exprimer leur point de vue. Donc même un Hell’s ou même Milosevic, par exemple, ont le droit d’exprimer leur point de vue ouvertement1.

Vicky Millette :

            Je connais le groupe des Hell’s, qui est un groupe de motards criminalisés, mais je ne connais pas celui de ce Milosevic. C’est un Russe ?

Sonya P. :

            Non, Milosevic était un chef serbe, qui aurait commandé un génocide2.

Vicky M. :

            Mais s’ils expriment des points de vue haineux contre la société ou contre certaines personnes, faut-il vraiment les laisser exprimer leur opinion ?

Sonya P. :

            C’est tout un problème, n’est-ce pas ? Comment réconcilier ce que dit la Charte avec la notion intuitive du respect ?

Charles L. :

            Il y a un autre point à éclaircir, Sonya. Qu’est-ce qui permet de dire que le groupe des Hell’s par exemple est un groupe à respecter ?

Sonya P. :

          Bonne question, Charles. Il faut définir le groupe comme une « culture morale », c’est-à-dire un groupe d’appartenance en tant que groupe séparé de tout autre groupe3. Il semble bien, alors, que les Hell’s forment un tel groupe. J’ai pu le vérifier après quelques recherches à ce sujet.

Vicky M. :

Mais si on laisse un Hell’s s’exprimer, il faut qu’il le fasse avec respect. Donc il ne pourra pas exprimer de propos haineux. Par conséquent, cela veut dire qu’il y aurait une contradiction dans l’idée de respecter l’autre et ses propos à moins qu’on ne voit rien d’irrespectueux dans le fait de laisser parler ceux qui tiennent de tels propos.

Ghyslain Lamontagne :

Je crois qu’il y a moyen de comprendre de façon cohérente le respect des personnes et des groupes. Supposons que quelqu’un, dans un forum de discussion, commence à parler de façon haineuse ou méprisante, il faut d’abord entendre ce qu’il a à dire et comment il se justifie. Puis, ainsi que le stipule la Charte du respect4 : on peut critiquer ces opinions — et on est même invité à le faire —, étant entendu que toute critique doit être faite dans le respect de celui dont on critique l’opinion, c’est-à-dire dans la recherche commune d’un terrain d’entente. J’en conclus qu’il faut discuter avec cette personne de façon à l’amener à comprendre pourquoi ce qu’elle dit est faux.

Charles L. :

            Donner la parole à ceux qui tiennent des propos haineux ne risque-t-il pas de faire leur jeu ? Peut-être ne demandent-ils rien d’autre que de répandre leur message ?

Ghyslain L. :

            Oui, il y a un risque, mais il faut comprendre que le respect ne consiste pas à laisser l’autre faire n’importe quoi. Il faut parfois se défendre de façon violente contre quelqu’un de violent. Ce que je voulais dire est qu’il est sans doute mieux de prendre une attitude d’aide que de rejet. Ainsi respecter celui qui tient des propos haineux signifie qu’on accepte de dialoguer avec lui, ce qui suppose deux personnes qui veulent bien dialoguer. Car si celui qui tient des propos haineux veut dialoguer, alors il importe de le faire. Nous lui marquons du respect en acceptant le dialogue et nous l’aidons à améliorer ses croyances.

Charles L. :

            Tu ne trouves pas un peu condescendant ou paternaliste de prendre une telle attitude ?

Ghyslain L. :

            Non, parce que j’ai bien dit que les deux dialoguent, ce qui signifie que les deux acceptent l’idée qu’ils peuvent apprendre quelque chose en dialoguant ensemble. Le paternalisme est plutôt une attitude qui consiste à faire la leçon à l’autre sans réciprocité.

Vicky M. :

            Mais Ghyslain, je ne suis pas d’accord pour qu’on laisse s’exprimer certains hommes misogynes. Leurs propos sont trop offensants et ils risquent de plaire à certains.

Ghyslain L. :

            Au contraire, Vicky, je pense que l’on devrait se réjouir d’avoir l’occasion de dire à ces hommes pourquoi ils se trompent. Il vaut mieux avoir une discussion ouverte avec eux que de les laisser à eux-mêmes, isolés, incapable de se libérer de leurs préjugés. J’ai d’ailleurs trouvé un site sur Internet5 qui donne plus de crédibilité à ma position et, par conséquent, à notre Charte du respect. 

Vicky M. :

            D’accord, mais il me reste quand même des doutes. Je connais des gens qui en affectant de faire la morale aux femmes tiennent des propos misogynes. Comment leur faire comprendre qu’ils font erreur puisqu’ils diront que la morale est de leur côté ?

Ghyslain L. :

            Il faut alors démonter leur morale et leur faire comprendre qu’ils ne devraient pas prétendre condamner qui que ce soit sur cette base.

Vicky M. :

            Tu sais que ces gens-là sont souvent convaincus que leur morale est la seule valable et qu’elle ne pourra jamais être réfutée ou « démontée », comme tu dis.

Ghyslain L. :

            Bon, Vicky, supposons que je parvienne à te faire admettre qu’il faudrait que tu cesses toi-même de les condamner parce que tu considérerais qu’ils sont dans l’erreur et qu’ils vaut mieux tenter de les aider à avancer. Si je parviens à te faire admettre cela, tu peux croire que toi ou moi parviendrons aussi à faire admettre à ces moralistes de cesser de condamner. N’est-ce pas ?

Vicky M. :

            Ce que tu me demandes n’est pas facile. Je connais beaucoup de femmes qui refuseraient de faire ce que tu me demandes. Peut-être me condamneront-elles si je me laisse convaincre par tes arguments, Ghyslain ?

Ghyslain L. :

            Dans ce cas, il nous faudrait trouver un moyen d’amener ces personnes à venir discuter avec nous en acceptant la Charte du respect. Elles te seraient sans doute reconnaissantes après coup de leur avoir permis de dépasser certains préjugés en ce qui concerne la nécessité de condamner moralement.

Vicky M. :

            Oui, peut-être. Toutefois, Charles, il me semble difficile de croire que nous nous trompions tous à un tel point. C’est un peu comme si tu nous mettais tous dans le même panier, les femmes et leurs pires détracteurs.

Ghyslain L. :

            Dans le même panier ? Je ne sais pas. Mais c’est sûrement dans le même forum de discussion, en s’adressant l’un à l’autre à égalité, de personne à personne.

Charles L. :

            Si ton interprétation est bonne, Ghyslain, alors cela signifie qu’il y a une sorte de symétrie entre les détracteurs qui dénigrent certaines personnes et leurs victimes qui les condamnent. C’est un peu gros, non ?

(…)

Ghyslain L. :

            Et pourtant c’est bien cela. Il y a effectivement une symétrie dans l’intention de condamner l’autre. Je peux te le montrer par un exemple. L’intention de condamner s’appuie souvent sur des considérations morales. Par exemple, ceux qui refusent le concept de mariage gai vont chercher à s’appuyer sur la Bible afin de « prouver » que « Dieu rejette les homosexuels ». Évidemment, pour eux, cela signifie qu’il faut non seulement condamner l’idée du mariage gai mais aussi les gais eux-mêmes. À l’opposé, ceux qui favorisent l’officialisation du mariage gai seront tentés de les condamner moralement en s’appuyant sur des concepts éthiques tels que l’égalité des personnes ou d’autres principes afin de « démontrer » qu’on n’a pas le « droit » de s’opposer à l’officialisation du mariage gai dans la loi. Les propos qu’on appelle « haineux » ne sont en somme qu’une sorte de condamnation morale qui va en sens contraire à l’éthique des droits de la personne.

Vicky M. :

            Tu vois bien, Ghyslain, que tu fais une équation fâcheuse entre les valeurs des différents points de vue qui s’opposent. Comme il y a là d’importantes questions d’inégalité sociale, il me semble que tu fais fausse route.

Ghyslain L. :

            Non, Vicky. Ce que je dis n’est pas que les deux côtés ont des arguments de valeur égale. Ce que je veux montrer est que la condamnation morale qui est lancée d’un des deux côtés provoque trop facilement de l’autre côté une réaction semblable de condamnation morale. La Charte du respect implique que, si les opposants acceptent de dialoguer, ils mettront de côté leur tendance à condamner moralement et chercheront plutôt à faire comprendre en quoi leur point de vue repose sur de meilleurs arguments.

Charles L. :

            D’accord. Si je comprends bien, Ghyslain, cette acceptation mutuelle de dialoguer aura pour effet de favoriser l’un des points de vue, c’est-à-dire celui qui présente les meilleurs arguments. Avec un peu de chance, on amènera ainsi l’interlocuteur qui a tort à accepter qu’il avait tort au départ.

Vicky M. :

            Cela veut dire, par exemple, qu’en général, le point de vue valable des féministes l’emportera sur celui de leurs détracteurs.

Charles M. :

            Je crois qu’il vaudrait mieux ne pas généraliser de la sorte. Cependant je suis d’accord avec ce que tu viens d’écrire, Vicky, en ce qui concerne certaines questions comme le droit à l’égalité de traitement pour les femmes et la critique de la violence conjugale.

(…) 

D’autres difficultés peut-être pires encore se posent en ce qui concerne le respect intégral des personnes et des groupes. Voir le forum Le respect des personnes et des groupes (3)

 

1 Je me réfère implicitement à la Charte du respect qui s’applique entre autres à ce forum (note de Sonya Plourde). 1

2 Slobodan Miloševic a été accusé auprès du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide. Il est mort d’un infarctus du myocarde lors de son procès en 2006. 2

3 Voir le Projet Respect, chap. 5. 3

4 Il s’agit toujours de la Charte du respect appliquée à nos discussions dans nos forums de discussion (note de Ghyslain Lamontagne). 4

5 C’est le site du Réseau Éducation-Médias, un organisme canadien à but non lucratif, pionnier de l’éducation aux médias depuis son incorporation en 1996. Ses membres sont spécialisés en éducation, journalisme, communications, productions médiatiques et politique culturelle. Plusieurs spécialistes sont d’avis que la meilleure réponse à la propagande haineuse n’est pas la criminalisation, mais plutôt la discussion ouverte. On y lit par exemple que les « débats publics qui ont eu lieu aux débuts d’Internet se sont avérés frustrants pour ceux qui niaient la réalité de l’Holocauste ou tentaient d’affirmer l’infériorité de certains groupes ethniques ». Le caractère interactif des forums de discussion « assurait aux affirmations mensongères des ripostes énergiques. Les propagandistes haineux se sont donc rapidement réfugiés dans des zones moins interactives d’Internet. […]
« La crainte que le caractère non-contrôlé d’Internet fournisse aux groupes haineux un outil de recrutement efficace semble infondée. Selon le Southern Poverty Law Center :

le nombre de site haineux sur Internet s’est stabilisé autour de 400 ;

on ne dispose d’aucune information prouvant que la présence de ces sites ait conduit à une augmentation du nombre d’adhérents aux groupes haineux. »

Voici l’adresse web du site : http://www.media-awareness.ca/francais/enjeux/haine_sur_internet/haine_et_liberte_expression.cfm (page consultée le 5 mars 2009) (note de Ghyslain Lamontagne). Retour 5