La grande souffrance, comme la grande jouissance, semblent propres à l’humain. La sensibilité humaine, selon de multiples dimensions, semble surpasser celle de toute autre forme de vie connue. On sait que la jouissance joue un rôle important dans la société. C’est grâce à elle que l’humain se motive, se livre à des projets. Le plaisir de réussir et, aussi, le plaisir prospectif de réussir ont rendu possibles bien des entreprises. C’est là un thème utilitariste bien connu 1. Il est moins connu que, grâce à la souffrance (si l’on peut dire), la société humaine se renforce et progresse. Socialement, la souffrance humaine est si agissante que, dans les sociétés modernes, l’image de la souffrance suffit souvent à mettre en branle les organisations d’aide.  

            Swinburne a tenté de justifier Dieu en trouvant certains côtés positifs à l’existence du mal. Ses arguments suggèrent en même temps que la souffrance éprouvée par les humains peut être vue comme utile. Ainsi, selon lui, « il est notoire que les gens sont beaucoup plus enclins à prendre des précautions contre un désastre s’ils en ont eux-mêmes préalablement souffert ou si certains proches ont déjà souffert d’un désastre semblable 2. Étonnamment, il semble possible de généraliser cet énoncé et d’établir que beaucoup de sortes de souffrances subies par l’humain ont une utilité peu niable aussi bien pour resserrer les liens sociaux que pour faire évoluer la société vers plus de confort, de sécurité, de justice, etc. 

            Par exemple, Swinburne explique que, si la douleur causée par le feu était moindre, il nous importerait bien moins d’aider les gens à s’échapper d’une maison en flamme et de promouvoir la prévention des incendies 3. D’autres de ses exemples sont d’un tout autre ordre. Ainsi, selon Swinburne, nous sentons qu’un juge devrait aller passer un peu de temps en prison avant d’y envoyer quelqu’un et que ceux qui s’apprêtent à bombarder quelque part devraient visiter quelques villages bombardés. Il donne aussi l’exemple de la mère éplorée qui fait un appel, à la télévision, aux kidnappeurs de son enfant 4. Il y a en outre des cas où des maux sont logiquement nécessaires pour rendre possibles certaines actions particulièrement valables, telles que le pardon, le courage, le sacrifice de soi, la compassion, la tentation surmontée 5

            Cependant, encore davantage de faits peuvent être éclairés au moyen d’une hypothèse plus générale. Il s’agit de l’hypothèse que la souffrance a une véritable fonction sociale. Même si, comme l’a noté Swinburne, la douleur physique causée par le feu est particulièrement intense, l’humain cherche également à se prémunir contre les autres sortes de danger, telles que celui de la noyade ou ceux , par exemple, des accidents d’automobile ou d’avion. Il déploie probablement le plus d’effort envers certains des risques les plus élevés. C’est qu’il n’y a pas que la douleur physique. La douleur psychologique compte au moins autant. Or, celle-ci est aussi forte lorsqu’on perd des êtres chers ou lorsqu’ils sont mutilés, que ceux-ci aient été victimes d’un incendie ou d’autre chose. La souffrance psychologique et morale est, chez l’humain, si forte, qu’il n’est en général que peu porté à faire ce type de distinction. Dans chaque cas, il se motive en vue de prendre toutes sortes de précautions de plus en plus efficaces et à faire évoluer les techniques pour qu’elles deviennent de plus en plus sécuritaires.           

            Par ailleurs, Swinburne fait bien de mentionner les effets indirectement utiles du mal, telles que le pardon, la compassion ou le sacrifice de soi. Cependant il omet de mentionner que, si l’humain accorde tant d’importance à ces effets, ce n’est pas seulement parce qu’il leur trouve une valeur en soi, mais c’est aussi en raison de leur utilité. En effet, les attitudes de pardon et de compassion sont des plus profitables pour la cohésion sociale, particulièrement après des conflits interpersonnels ou intercommunautaires. Et, si on valorise tant le sacrifice de soi, c’est parce qu’il représente un modèle de comportement très avantageux au groupe. Si bien qu’on pourrait voir ces attitudes et ces comportements comme de simples réactions sociales, tout à fait normales, envers les difficultés de la vie.  

            On sait que la douleur ou la peur peuvent servir physiologiquement de signal d’alarme. Ainsi, la douleur ressentie lorsqu’on approche la main du feu nous avertit vite et efficacement du danger. Il en va de même dans les cas de certaines peurs, telles que la peur du vide ou de l’eau. De même, certains inconforts peuvent jouer un rôle dans le développement par l’individu de mécanismes de défense ou d’habitudes saines. Il est ainsi possible de trouver utile la douleur ressentie après avoir trop mangé ou après s’être enivré. Une telle rationalisation de la douleur laisse cependant des zones d’ombre. Ainsi, à quoi sert la douleur du grand brûlé ou celle que l’on ressent dans un membre amputé ? À quoi sert la douleur de la parturiente ? À quoi sert la douleur excessive que produit la perte d’un être cher ? 

            La souffrance, même lorsqu’elle ne semble avoir aucune utilité à l’individu qui l’éprouve, semble raffermir les liens sociaux, dans un nombre remarquable de situations. Ainsi, la pitié et l’altruisme sont des réactions humaines à la souffrance qui sont très répandues. On peut observer, par exemple, que la souffrance de la femme qui accouche, comme celle qui est due à une maladie ou à un accident, y compris celle qui accompagne la perte d’un être cher, va de pair avec l’attitude compassée et le comportement altruiste. Plus la douleur est manifeste, plus elle encourage, plus elle donne à s’occuper, plus elle donne de la substance, de la densité à la vie. Cela a pour effet de favoriser la cohésion sociale parce que la personne qui souffre apprend à compter sur les autres et la personne qui soigne apprend à se rendre utile et désirable.  

            Ces observations suggèrent une solution paradoxale (et partielle) au problème du mal. Si la souffrance n’existait pas ou si elle était en somme négligeable, la société humaine elle-même n’existerait pas ou elle n’existerait que comme un agrégat d’individus isolés. En effet, les humains seraient dans ce cas indifférents à la souffrance et il en résulterait que la compassion ou l’indignation seraient sans objet. Les humains seraient si peu concernés par ce qui arrive aux autres qu’ils se contenterait de satisfaire certains besoins de base. Ainsi la société n’évoluerait pas et serait, en somme, assez semblable aux sociétés animales, à ceci près qu’elle serait dépourvue des instincts qui leur permettent de fonctionner et de durer. Il est donc logique de penser que les souffrances jouent dans les sociétés humaines un rôle analogue à celui des instincts dans les sociétés animales. Il y aurait cependant une différence majeure. Alors que l’instinct animal a pour effet de maintenir l’espèce, la souffrance humaine apparaît au contraire comme un puissant facteur évolutif du fait qu’elle empêche qu’on se satisfasse de ce qui existe. La souffrance pourrait être comparée à une sorte d’instinct humain du problème urgent à résoudre individuellement ou collectivement, donc une sorte d’instinct qui a pour effet de faire évoluer la société. 

            L’existence même du problème du mal signifie que l’humain éprouve une profonde insatisfaction face à la réalité. En même temps, cela signifie que l’humain n’a pas fini de vouloir évoluer. Il ne s’agit pas pour lui de revenir en arrière puisque rien n’indique que les conditions de vie étaient, dans le passé, exemptes de maux. Tout au contraire, l’image réaliste de la vie passée semble très loin d’offrir une solution aux pires maux qu’éprouve l’humain. Il ne reste que l’inconnu de l’avenir qui laisse une possibilité de solutionner les problèmes actuels. Le problème du mal est en quelque sorte une œuvre humaine. Et, comme dans toute œuvre humaine, il y a, à sa base et comme enfoui en lui, un besoin irrépressible, peut-être une angoisse insoutenable. En lui, et comme dans la souffrance en général, apparaît peut-être une voie d’accès à la divinité, une sorte de moyen divinisant. Cependant cette solution paradoxale n’en est pas une parce qu’elle donne de Dieu, non l’image d’un Dieu bon, mais d’un Dieu subtilement intelligent 6.

1 Voir Jeremy Bentham, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, en particulier chapitre IV, Londres, Éditions J.H. Burns et H.L.A. Hart, 1970; John Stuart Mill, L’utilitarisme (traduction par Georges Tanesse), Paris, Flammarion, 1988 et De la liberté (traduction par Dupond White et Laurence Lenglet), Paris, Gallimard, 1990. 1

2 Richard Swinburne, op. cit., p. 205-206. 2

3 Ibid., p. 210. 3

4 Ibid., p. 213. 4

5 Ibid., p. 214. 5

6 Qu’il existe un lien profond entre la souffrance et la divinité est, bien sûr, pressenti dans le christianisme. Ainsi l’exprime Mgr Lebel : «  Où est Dieu ? Où es-tu ?, crie le désespéré […] La meilleure réponse à ce cri douloureux, c’est celui du Christ sur la croix, au sommet de la souffrance et de l’abandon : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Matthieu 27, 46; Marc 15, 34) ». À cet exemple divin de la déréliction humaine on peut préférer, peut-être, un autre aspect du Calvaire : « Le Christ attaché à la Croix, qui demande pardon pour ses bourreaux (Luc 23, 34) ». Il «  révèle une mystérieuse puissance divine qui, selon nos vues humaines, ressemble à la suprême impuissance » (Robert Lebel, Une idée de Dieu, Montréal, Bellarmin, 1994, p. 48 et 57). En fait, cette « mystérieuse puissance » est peut-être divine, mais elle est sûrement humaine, comme le montrent les déclarations également pacifiantes du Bouddha, de Lao Tseu ou de Mahavira sur l’ahimsa. 6