« Exister, c’est rencontrer autrui, être surpris, parler, écouter, être blessé et guérir […], être transformé par l’expérience […] être ému par les œuvres d’art […], comprendre et tout autant ne pas comprendre ». Bernard Sève pose la question « Dieu vit-il tout cela ? […] On répond que Dieu est l’être infini : il vit donc d’une vie plus haute, incompréhensible pour nous, et conceptuellement indescriptible 1».

        Les animaux sont capables de certaines de ces choses. Par exemple, un chien peut « être surpris », il peut « écouter » à sa façon, il peut être blessé et il peut guérir, il peut faire des « expériences » et même, d’une certaine façon, être « transformé » par elles, il peut aussi être « ému », mais sûrement pas par des œuvres d’art comme telles, il peut « comprendre », mais sûrement pas au sens que nous donnons à ce mot. Un chien, et bien d’autres animaux, sont capables de cela. Cependant nous pouvons voir ou sentir (comprendre ?) l’abîme qui sépare le type humain du type animal d’expérience et de temporalité. Inversement, nous pouvons croire que Dieu connaît toutes ces sortes d’expériences mais d’une façon qui nous échappe autant que notre façon échappe au chien, ou encore au jeune enfant.  

            Il se peut donc que Dieu, de son propre point de vue, même si c’est d’une façon qui nous est inconcevable, ait une existence temporelle, qu’il vive des expériences singulières, qu’il soit doté d’une grande sensibilité et, peut-être, qu’il regrette ou qu’il se reproche certaines erreurs, certaines indécisions et, même, qu’il se considère lui-même comme périssable, mortel. Cependant toutes ces expressions — existence, expériences singulières, sensibilité, reproche, erreurs, décisions, périssable et mortel — seraient à prendre en un sens métaphorique ou symbolique et leur signification réelle serait aussi différente de celle que nous leur donnons humainement que la vie humaine diffère de la vie animale ou végétale. Peut-être ce type d’altérité est-il le plus susceptible de nous faire saisir la profondeur de la différence entre le divin et l’humain. De même que l’humain est amené, par la complexité et la richesse (relatives) de son esprit, à penser en concepts et en possibilités d’action ce que le chien ne « pense » que par impressions fugitives et par tendances instinctives, Dieu « pense » d’une façon infiniment plus complexe et plus riche que l’être humain. Lorsque Dieu crée un monde ou lorsqu’il se met en relation avec l’humain, ce qu’il éprouve alors se trouve hors de portée de ce que nous pouvons nous représenter, même lorsque nous faisons quelque chose d’analogue, comme lorsque nous connaissons la maternité ou la paternité et que nous tentons de communiquer avec le nourrisson.  

             Cependant ce type d’altérité est peut-être déjà réalisé par les cultures ou les civilisations humaines envisagées par rapport à l’individu humain. Un groupe humain d’appartenance, qu’il s’agisse par exemple d’une Église ou d’une Nation, connaît des expériences historiques et existe dans une temporalité d’un autre ordre que celles que connaît l’individu humain. Il en va de même pour l’humanité en tant qu’ensemble des groupes humains. Peut-être Dieu aurait-il une existence et une temporalité homologues à celles de l’humanité, à ceci près qu’il s’agirait d’une humanité beaucoup plus évoluée que la nôtre. 

            Dieu n’aurait sans doute pas voulu créer « le meilleur des mondes possibles » ainsi que l’a affirmé Leibniz 2. Il aurait plutôt fait advenir un monde qu’il ne connaissait pas d’avance, sauf peut-être dans certaines « grandes lignes » qui correspondaient à la façon dont il concevait son projet. Comme il est probable qu’il s’agirait pour lui d’une expérience d’un type enrichissant, il n’aurait sans doute pas été intéressé à créer le meilleur des mondes possibles en sachant d’avance tout ce qu’il contient. Pourquoi réaliser quelque chose dont on n’a pas besoin et qui n’apporte rien qu’on ne sache déjà ?  

            Peut-être nous faut-il imaginer un Dieu qui, à l’instar de celui de Leibniz, contemplerait les choses possibles en soi. Cependant, il est peu plausible qu’il se contenterait alors de choisir un univers possible simplement pour le réaliser tel quel. Peut-être vivrait-il lui-même dans un super-univers de possibles en soi. Nous pouvons imaginer qu’il ne connaîtrait pas tous les possibles en soi et qu’il y effectuerait une sorte de recherche. Peut-être chercherait-il ainsi les meilleures possibilités pour l’humanité. Il les offrirait en quelque sorte à celle-ci sans savoir ce qu’elle en ferait exactement. Et, lorsque quelque chose se réaliserait dans notre monde, que ce soit ou non du fait de l’action humaine, Dieu serait peut-être « surpris », voire « émerveillé », par la façon précise dont cela se passe.

1 Bernard Sève, La question philosophique de l’existence de Dieu, op. cit., p. 158. 1

2 Wilhelm Gottfried Leibniz, Discours de métaphysique, § 8. 2