Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels. 

eux étudiants ont entrepris avec courage de décrire l’irrespect dont font l’objet certains groupes marginaux de la part de la société dominante, qui est ici la société québécoise ; ils envisagent en particulier le cas de certains groupes de motards criminalisés. 

Charles Lacasse :

            Il s’agit dans ce forum de chercher à comprendre ces fameux motards qui font « freaker » bien du monde. Ce forum de discussion est ouvert à tous ceux qui aiment les émotions fortes !

Ghyslain Lamontagne :

            Peut-être un ou deux Hell’s auront-ils le goût de venir y mettre leur grain de sel ? En tout cas, nous aimerions cela.

Charles L. :

            Oui, ou bien des Bandidos ou bien d’autres moins connus. La question est la suivante. Est-ce que les groupes de motards sont des groupes que la société devrait respecter ? Et, si oui, qu’est-ce que cela signifie en ce qui concerne les attitudes ou les actions à prendre envers eux ?

Ghyslain L. :

            Je pense, Charles, qu’il faudrait d’abord rappeler dans quel sens nous prenons ici le mot « groupe » et aussi de quelle façon nous envisageons le respect des groupes.

Charles L. :

            Tu as raison. Le mot groupe est défini ici comme une culture morale, c’est-à-dire un groupe d’appartenance en tant que groupe séparé de tout autre groupe1.

Ghyslain L.:

            Comme un procès a été intenté aux motards criminalisés il y a plusieurs années, plus précisément aux Hell’s Angels. Il serait pertinent de les prendre ici comme un cas à examiner en particulier. Le groupe des Hell’s est bien une culture morale parce qu’il apparaît assez clairement que chacun de ses membres possède un fort sentiment d’appartenance. Il se veut « Hell’s » et non par exemple un « Bandidos », qui est un groupe rival. Il se veut encore moins un « citoyen ordinaire », qui roule « en cage2 ». En outre, le groupe des Hell’s est compris par ses membres comme étant un groupe distinct de tout autre groupe d’appartenance, qu’il s’agisse d’un autre groupe de motards ou bien de la société.

Charles L. :

            C’est bien ainsi que je l’ai compris. Il faudrait peut-être ajouter des précisions sur ce que le mot « société » veut dire. La société est le groupe d’appartenance qui domine un certain territoire, c’est-à-dire dans ce cas la société québécoise3.

            Ajoutons que la société québécoise constitue elle-même une culture morale distincte et qu’il existe dans le monde actuel plusieurs cultures morales analogues, qui sont dominantes sur un territoire donné, comme l’est chacun des États-nations. Chaque membre des Hell’s doit être vu comme une personne à respecter même s’il a commis des attentats contre d’autres individus4.

Ghyslain L. :

            Tu oublies de préciser quelque chose d’important, Charles. Lorsque tu dis que chaque membre des Hell’s est respectable, il ne s’agit pas simplement du respect des personnes tel qu’on le comprend habituellement. Il s’agit ici de respecter chaque personne en tant que membre d’un groupe qui est le sien.

Charles L. :

            Tu as raison. Comme le lecteur n’est pas nécessairement familier avec le concept de respect des groupes, il risque de confondre ce respect avec le respect tel que compris habituellement, il est important s’insister sur l’idée du respect des personnes et des groupes. Il peut évidemment paraître difficile d’accepter que le groupe des Hell’s, ou d’autres groupes du même type, soient respectables. C’est pourquoi il faut comprendre le respect dû aux Hell’s comme le respect dû à des dissidents. C’est le respect de personnes qui ont choisi d’appartenir à un autre groupe que l’une ou l’autre des sociétés dominantes actuelles.

Ghyslain L. :

            Comme nous nous adressons d’abord surtout à des Québécois, il est peut-être utile (d’un point de vue pédagogique comme dirait le prof) de remarquer que la société québécoise ne fait pas partie actuellement des groupes les plus dominants de la planète puisque la société québécoise n’a pas le privilège d’avoir un siège à l’ONU. Toutefois, les groupes criminalisés comme le sont les Hell’s sont de petits groupes, je veux dire, des groupes qui sont petits en comparaison avec la société québécoise.

Charles L. :

            Là, tu marques un point, Ghyslain. Car les Québécois sont mieux placés que d’autres pour comprendre ce qu’un Hell’s peut éprouver lorsqu’il se fait traiter de haut par un groupe dominant. C’est un peu comme le Québécois qui voyage dans le reste du Canada et qui s’aperçoit qu’il est bien plus sage de ne pas montrer de façon voyante qu’il est un Québécois. N’est-ce pas un bon moyen de sensibiliser quelqu’un au respect des groupes si on lui fait remarquer que son propre groupe n’est guère plus respecté par les autres groupes plus puissants ?

Ghyslain L. :

            Oui. Il y a une analogie ici. Il est sûr toutefois que cela ne plaira pas à un Québécois de se faire comparer à un motard criminalisé.

Charles L. :

            Je sais de quoi tu parles parce que moi, qui suis aussi Québécois que n’importe quel autre Québécois, j’ai eu de la difficulté à comprendre ce petit point sensible.

Ghyslain L. :

Il y a un problème en apparence dans ce cas parce que ce que nous savons de certains groupes marginaux est seulement ce qu’en rapportent les médias officiels. Ceux-ci émanent d’un groupe ou de plusieurs groupes dominants. Or, on tend à criminaliser tout comportement en provenance d’un groupe marginal si ce comportement apparaît contraire aux intérêts d’un groupe dominant.

Charles L. :

            N’est-ce pas normal de montrer les Hell’s comme des criminels s’ils font des actes criminels ?

Ghyslain L. :

            Normal ? Il faudrait d’abord savoir ce que ce mot signifie. Par exemple, était-il normal pour les Québécois d’apprendre à l’école que les Amérindiens étaient des sauvages ? En un sens oui, si l’on veut dire par « normal » ce que tout le monde croyait à une époque donnée.

Charles L. :

            Là où il semble y avoir toute une contradiction, c’est de prétendre qu’il faut respecter des groupes dont les membres commettent des actes nuisibles aux autres. Par exemple, si la police arrête des Hell’s qui s’adonnent à un trafic de drogues, ne pouvons-nous pas nous en réjouir ?

Ghyslain L. :

            Bon exemple. Mais un autre exemple du même type est le suivant : la police arrête des Mohawks en train de faire le commerce de cigarettes passées en contrebande.

Charles L. :

Cet exemple est assez semblable au mien excepté sur un point. La police ose difficilement arrêter des Mohawks surtout sur leur territoire. Elle n’a pas les mêmes scrupules s’il s’agit d’arrêter des Hell’s ou des Bandidos.

Ghyslain L. :

            Tu soulèves un point intéressant. Ce que je remarque d’abord est que, dans les deux cas, les Mohawks ou les Hell’s, la population québécoise se montrera en général plutôt contente qu’on en arrête un.

Charles L. :

            C’est juste. La population québécoise et aussi les journaux populistes afficheront du contentement.

(…)

Ghyslain L. :

            Permets-moi, Charles, de te donner ici un petit cours d’éthique du respect des groupes. Il arrive évidemment très souvent que des groupes aient des comportements nuisibles envers d’autres groupes. J’ai étudié la situation en me faisant aider par le prof et je suis arrivé à la conclusion que, lorsque deux groupes se nuisent mutuellement, il se produit alors  l’un ou l’autre des cas suivants :

a)                  Si les deux groupes sont des groupes dominants (des États-nations ou des nations assez bien reconnues), leurs propagandes respectives décriront l’autre groupe comme mauvais, malintentionné. Cela peut déboucher sur une « guerre » au sens officiel du mot.

b)                 Si les deux groupes sont des groupes dominés, leurs descriptions mutuelles seront péjoratives envers l’autre groupe, vu comme rival, mais les membres de groupes dominants (qui s’auto-désignent volontiers comme d’ « honnêtes citoyens »), n’auront que le point de vue d’un groupe dominant, le leur, dans lequel on observe la situation. Dans ce cas, les médias (du groupe dominant) décrivent ce qui se passe comme une « guerre de gangs », un « règlement de compte » ou un « affrontement violent entre criminels », etc.

c)                  Si l’un des deux groupes est dominant et l’autre dominé, les médias du groupe dominant feront passer le conflit par exemple pour une « opération policière ». Dans le groupe dominé, la norme sera de voir la police comme l’Ennemi absolu qu’on affublera d’un nom tel que les « flics », les « bœufs » ou les « chiens », par exemple.

Il est facile de voir que, dans le cas des Hell’s, il s’agit de la troisième situation. On pourrait aussi bien voir cet affrontement comme une guerre en un sens officieux entre deux groupes qui sont tous deux violents.

Charles L. :

            Pourquoi, selon toi, les « honnêtes citoyens » voient-ils ce type de conflit comme prenant son origine dans les actions dites criminelles du groupe dominé ? N’ont-ils pas raison?

Ghyslain L. :

            D’un point de vue politique, ils ont raison parce qu’ils sont comme des partisans politiques. Ils ne se donnent pas la peine, en effet, de voir les comportements malhonnêtes de ceux qui sont du « bon bord ». À les entendre, il n’y a guère que dans le parti adverse qu’on est malhonnête.

Charles L. :

            Bon d’accord. Admettons qu’on peut expliquer par des motifs politiques pourquoi il n’existe pas encore de Charte du respect des groupes.

Ghyslain L. :

            Très juste. Les « honnêtes citoyens » que nous sommes comprennent encore mal comment il peut être valable de donner aux autres cultures morales des moyens de se défendre contre nos abus envers eux.

Charles L. :

            Tu ne veux pas dire qu’il faudrait laisser tous ces groupes faire ce qu’ils veulent ?

Ghyslain L. :

            Non, bien sûr. Cependant le meilleur moyen de leur apprendre le respect est de commencer à les respecter nous-mêmes davantage.

Charles L. :

            Comment ? En disant que ce qu’ils font est correct ?

Ghyslain L. :

            Pas du tout. Au contraire. Toutefois il faut leur laisser le droit de se tromper. C’est ce que j’appellerais un droit fondamental des groupes en général. Ils devront eux-mêmes apprendre que nous avons le droit de nous tromper dans ce que nous faisons d’eux.

Charles L. :

            Et pourquoi serait-ce d’abord à nous de leur marquer du respect ?

Ghyslain L. :

            C’est simplement parce que nous sommes plus avancés qu’eux.

Charles L. :

            J’aimerais que tu précises. Veux-tu dire que notre culture morale est supérieure à la leur et que nous devons les prendre en pitié ?

Ghyslain L. :

            Non ! Là, Charles, je crois que tu essaies de m’embobiner. Ce que je veux dire est que nous sommes un peu moins naïfs qu’eux à partir du moment où nous sommes capables de prendre conscience de notre naïveté.

Charles L. :

            Moins naïfs qu’eux, donc supérieurs et nous retombons dans le vieil ethnocentrisme ?

Ghyslain L. :

            Ha, tu me fais rire, Charles! Je ne pense pas. Ceux qu’on a visés comme ayant des attitudes ethnocentriques étaient des colonisateurs qui croyaient savoir exactement ce qui était vrai et ce qui était valable moralement. Ils avaient la profonde naïveté de groupes humains qui se posent en modèle unique et obligatoire. Ce que nous faisons ici, Charles, est très différent parce que, sans pouvoir en être sûrs, nous avons compris quelque chose de nouveau qu’eux ne connaissent pas encore. Ils sont capables d’apprendre et — pourquoi pas ? — d’en apprendre à plusieurs « honnêtes citoyens ».

Ce forum s’est terminé ainsi. Charles et Ghyslain ont ensuite exprimé leur déception qu’aucun motard dissident ne vienne s’y exprimer. Quoi qu’il en soit, ils espèrent avoir contribué ne serait-ce qu’un petit peu à sensibiliser les uns ou les autres à l’importance du dialogue et du respect entre les multiples cultures morales existantes.

1 Cette définition est tirée par Charles du livre Projet Respect (chap. 5). 1

2 Rouler « en cage » est une expression familière chez les motards pour désigner le mode de locomotion de l’automobile. 2

3 Plus précisément, la société québécoise domine en ce qui concerne les opérations policières, mais c’est la société canadienne qui chapeaute finalement les actions policières de la Sûreté du Québec. 3

4 Ici, Charles s’exprime à nouveau comme si la société québécoise était une société souveraine (ou État-nation) alors qu’elle n’est qu’une nation qui dépend d’un État-nation, l’État canadien. 4