Dans l’évangile de saint Luc, il est écrit :  

« Alors le conduisant sur une hauteur, le diable lui fit voir en un instant tous les royaumes de l’univers et lui dit : « Je vais vous donner toute cette puissance et la splendeur de ces royaumes, car elle m’a été remise et je puis la donner à qui je veux. Si donc vous vous prosternez devant moi, elle sera toute à vous. » Mais Jésus lui répliqua : « il est écrit :Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et ne rendras de culte qu’à lui seul. 1» 

Apparemment, Jésus refuse par principe ; il ne peut accepter de se prosterner devant le diable. Pourtant, ce geste lui aurait permis d’épargner aux humains tout le mal que le diable pouvait leur faire. Pourquoi donc a-t-il refusé un tel arrangement ? La question ainsi posée rejoint celle du pourquoi de la création et, aussi, du pourquoi de l’histoire. Si Dieu avait créé dès le début une humanité accomplie, il lui aurait permis d’échapper à l’histoire et à bien des tourments.  

            Guy Labouérie interprète ce passage ainsi :  

Satan propose à Jésus « de faire abstraction du « temps », il lui suggère […] de supprimer la liberté de l’humanité, en agissant à sa place. Ce faisant, il serait, lui, le Christ, l’origine de la plus grande violence qui détruirait le monde et l’humanité. C’est le problème de l’ « heure » […] le Fils lui-même ne le sait pas entièrement. C’est le secret du seul Père 2». 

            Labouérie trouve plusieurs autres passages du Nouveau Testament dont la signification serait, selon lui, essentiellement la même : il importe suprêmement de ne pas devancer l’échéance. Ainsi, aux noces de Cana, « Jésus commence par mettre en avant le non-moment de l’heure pour finalement se rallier à la prière de sa Mère 3». Ainsi, également, lorsque Pierre « le poussa à passer immédiatement à l’heure de la glorification finale 4». Jésus qualifia Pierre de Satan, du nom de celui qui lui a déjà proposé une telle solution au désert, « ce Satan qui a les “ sentiments des hommes ” et non ceux de Dieu 5». 

            Cette interprétation du « plan divin » en suggère une autre, apparentée, bien que profondément différente. Nous pouvons supposer que Dieu n’a pas la puissance d’éclairer les humains davantage qu’ils ne le sont dans l’histoire. Ou alors, il pourrait le faire mais il devrait pour cela procéder de façon anormale, ce mot signifiant ce qui est anormal du point de vue de Dieu. Satan symbolise ce qui est le mal du point de vue de Dieu, ce qui est hors norme. Si Dieu cédait à cette « tentation », qui serait en quelque sorte la tentation d’aller plus vite que l’histoire normale, la tentation de faciliter les choses pour l’humain, cela donnerait lieu à un développement anormal de l’humanité. Peut-être serait-ce, pour lui, le mal absolu ou, du moins, quelque chose qu’il ne ferait qu’in extremis, qu’en cas d’urgence extrême.  

            Dieu aurait donc des « principes », si nous pouvons nous exprimer ainsi. Et l’un d’eux serait un principe de normalité. Toutefois, il importe de bien saisir un point. Ce qui serait normal du point de vue divin pourrait très bien nous paraître inconcevable, monstrueux, à nous, les humains actuels. Dieu voudrait que les choses avancent dans les sociétés humaines, mais il ne voudrait qu’elles avancent ni trop vite, ni trop lentement. Il ne serait, pour ainsi dire, ni trop conservateur, ni trop progressiste ; il ne serait ni de droite, ni de gauche ou, plutôt, il serait des deux à la fois, avec autre chose en plus. Dieu considérerait comme normaux la maladie, les accidents et la mort. Il considérerait comme normales la mort des individus humains et la mort des sociétés humaines. Cependant, il considérerait sûrement comme hautement souhaitables (sacrés ?) la survie et le développement normal de l’humanité, celle-ci étant considérée comme l’ensemble global de tous les groupes humains. Dieu considérerait probablement comme normaux les nombreux conflits de l’histoire, y compris les deux grandes guerres du XXe siècle, y compris tout ce qu’elles ont entraîné. 

             Dieu admettrait l’existence de la souffrance et, plus généralement, du mal sous toutes les formes qu’il prend dans notre univers. Il les considérerait comme fondamentalement normales, mais aussi peut-être (sûrement ?) comme profondément inopportunes, regrettables, fâcheuses, déplorables ou cruelles ( ?). Quoi qu’il en soit, il espèrerait sûrement que nous surmontions nos envies de l’injurier, de le blâmer ou de le maudire avant l’accomplissement futur de l’humanité, qui serait en quelque sorte la fin de l’histoire, ou plutôt la fin d’une histoire et le début d’une autre ( ?). Nous pourrions à ce moment, mais seulement à ce moment, porter un jugement suffisamment éclairé sur son entreprise, du moins sur la partie qui nous concerne.

1 Luc 4, 5-8. 1

2 Guy Labouérie, Dieu de violence ou Dieu de tendresse? Une lecture de la Bible, Paris, Cerf, 1982, p. 138. Labouérie fait alors allusion à ce passage de l’évangile : « Quant au jour et à l’heure, personne ne sait, pas même les anges des cieux, mais le Père seul. Il en sera à la venue du Fils de l’homme comme aux jours de Noé. On ne se douta de rien jusqu’à l’arrivée du déluge, qui les engloutit tous. Il en sera ainsi à la venue du Fils de l’homme : de deux personnes qui seront aux champs, l’une sera prise et l’autre laissée, de deux femmes en train de moudre à la meule, l’une sera prise et l’autre laissée » (Matthieu 24, 36-41). 2

3 Ibid. (Cf. Marc 8, 31-32). 3

4 Ibid. (Cf. Matthieu 16, 21-23). 4

5 Ibid., p. 140. 5