L’idée de perfection divine comporte presque toujours celle de toute-puissance et celle d’omniscience. Chacune de ces idées a été définie et comprise de différentes façons. En ce qui concerne la toute-puissance de Dieu, Descartes est l’un de ceux qui sont allés le plus loin en la concevant comme si absolue que Dieu aurait pu décider, s’il l’avait voulu, que deux et deux font cinq 1.  

            Cependant le philosophe russe Léon Chestov est peut-être allé plus loin encore que Descartes lorsqu’il a décrit un Dieu capable d’abolir « toutes les horreurs de l’histoire de l’humanité 2». Bernard Sève refuse de considérer comme rationnelle cette philosophie religieuse 3. D’ailleurs, il resterait à savoir pourquoi un Dieu si puissant nous aurait laissés croire que les horreurs de l’histoire étaient réelles. Faudrait-il donc envisager que même notre souvenir d’y avoir cru serait à effacer par Dieu ? Plus exactement, il faudrait, en suivant la voie chestovienne, imaginer que, non seulement Dieu ferait que les horreurs de l’histoire n’auraient jamais eu lieu, mais en outre que notre propre souvenir de ces horreurs n’ait jamais existé. Que resterait-il donc de réel ? Serions-nous, nous-mêmes, réels ? 

            D’autres auteurs ont cherché une solution diamétralement opposée à ce type de problème. Ils ont remis en question la toute-puissance elle-même. S’il y a conflit conceptuel ou logique entre la toute-puissance et la bonté de Dieu, alors ils préfèrent nettement sacrifier la première. Selon Giuseppe Barbaglio, la toute-puissance de Dieu relève du « préjugé ». Il écrit : « Dieu n’a pas pu s’opposer efficacement à la violence de ceux qui l’ont crucifié ; il ne disposait pas de légions d’anges à envoyer sur terre pour secourir son Fils 4». Il laisse entendre que saint Paul avait déjà rejeté l’idée de toute-puissance divine parce qu’il a parlé de la « faiblesse » de Dieu. En fait, l’utilisation que fait saint Paul du mot « faiblesse » (asthenia) n’est pas sans équivoque 5

            Hans Jonas croit également qu’il faut abandonner l’idée de la toute-puissance divine. Selon lui, Dieu a même renoncé à sa puissance lorsqu’il a décidé de créer les êtres humains. Car « la simple existence  » d’un autre que soi représente déjà une « limitation » de sa puissance 6. Pour des raisons logiques et éthiques, selon Jonas, il faudrait abandonner « la doctrine traditionnelle (médiévale) d’une puissance divine absolue, sans limite 7». Selon Catherine Chalier, qui appuie Jonas là-dessus, le « concept de la toute-puissance n’existe pas comme tel dans la Bible 8». 

            Jonas écrit aussi que « sur un plan purement logique », la doctrine de la toute-puissance n’est ni « raisonnable », ni « plausible » et qu’au contraire, elle est « aberrante ». La toute-puissance, affirme-t-il, « est une notion en soi contradictoire […] voire dépourvue de sens ». Cette notion est semblable à celle de la « liberté absolue », qui est une « liberté vide » ; elle « se supprime d’elle-même 9». De plus, sur le plan éthique, il est impossible que Dieu soit doué de la toute-puissance puisque cela le rendrait responsable de tout le mal qui existe 10. Cependant, Jonas ne se contente pas de rejeter la toute-puissance de Dieu, il va même jusqu’à le dépouiller de toute sa puissance parce que, selon lui, Dieu y aurait renoncé, si bien que l’humain demeure le seul responsable du mal de l’histoire 11

            La question à nous poser ici est celle de la puissance de Dieu selon son propre point de vue. Comme Dieu, s’il existe, est sans doute en mesure d’envisager beaucoup plus de possibles que l’humain ne peut le faire, il semble tout à fait vraisemblable que Dieu soit capable d’imaginer ou de concevoir des possibilités qui échappent à sa puissance. Ce n’est pas du tout considérer que Dieu serait impuissant. Au contraire, il serait infiniment plus puissant que l’humain. Car il aurait été capable de créer cet univers et il aurait pu aussi en créer d’autres, qui seraient peut-être très différents du nôtre (peut-être l’a-t-il fait ?). Il serait peut-être capable d’intervenir de façon directe dans notre univers, de changer le cours de l’histoire, etc. Si tel est le cas, il s’en abstient vraisemblablement pour certaines raisons qui sont les siennes, ou alors il le fait, mais d’une façon qui échappe à nos observations et à notre entendement. Tel un bon père, ou une bonne mère, il estime peut-être qu’il est loin de faire tout ce qu’il voudrait faire, comme par exemple soulager l’enfant de toutes ses souffrances ou lui faciliter les phases les plus ardues de son apprentissage. 

            Certains auteurs défendent encore aujourd’hui l’idée de la toute-puissance de Dieu. Par exemple, Richard Swinburne croit que c’est une meilleure hypothèse que celle d’une puissance limitée, même si on supposait celle-ci encore très grande. Selon lui, cette hypothèse est meilleure parce qu’elle est « plus simple » que l’autre 12. Encore là, si nous envisageons la possibilité que le point de vue de Dieu diffère du nôtre, nous pourrons trouver que, tel un père ou une mère, il trouve sans doute normal que son jeune enfant le croit tout-puissant, même si ce n’est pas le cas du tout. Le parent laisse son enfant faire des suppositions aussi simples en espérant qu’il devienne assez vite capable de les rendre plus subtiles et plus conformes à la réalité.

1 Descartes énonce cette thèse extraordinaire dans trois lettres au Père Mersenne et dans ses Réponses aux sixièmes objections (points 6 et 8). Voir Bernard Sève, op. cit., p. 175. 1

2 Léon Chestov, Athènes et Jérusalem. Un essai de philosophie religieuse, traduction de Boris de Schloezer, Paris, Flammarion, 1967, p. 37. Parmi les « horreurs de l’histoire » que Chestov verrait effacées par Dieu, il mentionne les suivantes : « Pierre n’a pas renié, […] le larron n’a pas tué, Adam n’a pas goûté au fruit défendu, personne n’a jamais empoisonné Socrate » (ibid.). 2

3 Bernard Sève, op. cit., p. 122. 3

4 Giuseppe Barbaglio, Dieu est-il violent? Une lecture des Écritures juives et chrétiennes, Paris, Seuil, 1994, p. 260-261. 4

5 Cf.1 Co 1, 18-25 : « Oui, le discours de la croix est une folie pour ceux qui se perdent […]. Mais pour les appelés — Juifs ou Grecs — le Christ est la force et la sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes ». Paul parle-t-il de la faiblesse ou de la force de Dieu? Ce passage n’est peut-être pas aussi clair que le laisse entendre Barbaglio. 5

6 Hans Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz. Une voix juive, traduction de l’allemand par Philippe Ivernel, Paris, Rivages poche, 1984, p. 29. 6

7 Ibid., p. 28. 7

8 Note de Catherine Chalier (dans Hans Jonas, op. cit., p. 42). Selon elle, c’est à cause d’une erreur de traduction qu’on lit dans la version française de la Bible : « Je suis le Dieu tout-puissant » (Genèse 35, 11 ; etc.). Le texte hébraïque dit plutôt « El Chaddaï », ce qui signifie littéralement «  Celui qui dit “ assez ”, qui pose des limites ». 8

9 Ibid., p. 28. 9

10 Ibid., p. 30-31. Nous reviendrons sur ce point important dans le § 51 Mais qui donc est Dieu ? 10

11 Ibid., p. 39-40. 11

12 Richard Swinburne, The Existence of God, Oxford, Clarendon Press, 1979, p. 94. Swinburne fait l’argumentation suivante. L’hypothèse du caractère infini de la vitesse de la lumière est plus simple que celle de son caractère limité parce qu’« une limitation exigerait qu’on explique pourquoi elle existe et qu’elle prend telle ou telle valeur particulière » (ibid.). Il est ironique qu’on ait, dans le passé, supposer en effet que la vitesse était infinie jusqu’au moment où on a été en mesure de le vérifier. Aujourd’hui, plus personne ne doute que la vitesse de la lumière est finie. N’aurait-il pas été tout aussi rationnel, avant qu’on puisse en savoir la valeur précise, de faire l’hypothèse que cette vitesse était finie ? 12